Translate

10/11/2017

EXPOSITION '‘PROJET 57''



EXPOSITION ‘‘PROJET 57’’

« Pour que l’histoire ne se répète pas » (?)

Pavillon de la Ville, P-à-P
25 au 30 septembre 2017


                                                                         Photo : J. Valton

Après avoir fait plusieurs jours durant, planer le mystère autour de la signification du titre ‘‘Projet57’’, une exposition était annoncée en ces termes sur les réseaux sociaux et dans la presse :

« Découvrez une magnifique exposition et un livre dédiés à Waren Errin, [un cycliste ayant tragiquement perdu la vie sur la route] regroupant 57 œuvres originales d'artistes de renom et 57 témoignages exclusifs sur les accidents de la route en Guadeloupe et leurs conséquences.
57 ... Plus jamais ça ! »


Au delà des bonnes intentions affichées, il fallait regarder de plus près l’art convoqué pour l’occasion par Laure Goblet, Directrice du musée dédié au poète Saint-John Perse à Pointe-à-Pitre, et ne pas céder sans conditions aux sirènes des médias qui égrainaient une liste de superlatifs pompeux : « génial », « magnifique », « merveilleux recueil », promettant « 57 chefs d’œuvre » !

En regardant la liste des 42 participants à l’exposition, un nom devait attirer notre attention. Un nom dont on pouvait légitimement se demander pourquoi et comment il avait été glissé au milieu de cette liste d’artistes plasticiens. Fanny Le Villain (présentée comme ‘‘chef de projet’’) et Laure Goblet, commissaire de l’exposition, en invitant Nicole Réache, entachaient le ‘‘Projet 57’’ de la compromettante présence de celle qui, en 1998 lors du cent cinquantenaire de la seconde abolition de l’esclavage, avait réalisé Mémorielles 3, exposition de peintures au propos révisionniste (tant par les peintures que par les textes du catalogue). Madame Réache y présentait les Habitations (plantations) esclavagistes comme de joyeuses colonies de vacances : représentations d’esclaves souriants ou dansant richement habillés, femmes esclaves dans des poses suggestives, colons présentés comme bravant « tempêtes et naufrages pour que progresse la civilisation », légitimité du cent cinquantenaire attaquée dans le catalogue, … enfin public invité à, je cite : « savourer des moments de nostalgie » !

Tout cela sans que personne ne réagisse !

Pour ajouter à l’énormité que représentait l’outrageuse exposition Mémorielles 3, Nicole Réache avait obtenu une commande publique du Conseil Régional de la Guadeloupe pour que sept panneaux peints de grandes dimensions dont elle était l’auteure, soient le décor de l’hémicycle de cette institution ! Ainsi, durant les diverses mandatures de Lucette Michaux-Chevry et Victorin Lurel, les conseillers régionaux siégeaient sans sourciller à l’ombre d’un ‘‘peintre’’ révisionniste.

En son temps j’avais dénoncé dans plusieurs articles le contenu révisionniste de cette exposition qui avait figure de riposte des descendants d’esclavagistes contre les manifestations en l’honneur du cent cinquantenaire. Riposte réitérée lors de la création du MACTe (Mémorial Acte) en mai 2015, avec l’érection à la Pointe Allègre - Sainte-Rose, d’une stèle pour commémorer l’arrivée des premiers colons français en Guadeloupe. Stèle qui sera détruite fin mars 2015, lors d’une action conduite par des militants contre l’apologie du génocide des Amérindiens et les débuts du crime esclavagiste et colonial.


Vingt ans après, alors que la réflexion et le débat public se sont intensifiés en France, aux Caraïbes, aux Etats-Unis et d’autres sociétés ayant connu l’esclavage, ici, la vigilance est encore de mise à propos de ce médiocre simulacre d’art, de ses tenants et aboutissants. Il faut rappeler qu’une exposition d’art est une machine à produire du sens par de multiples ressorts. Machine plus complexe qu’un simple agrégat. Rappeler que les espaces d’expositions fonctionnent comme espaces de légitimation. Des lieux où le public est appelé à accueillir et à reconnaître les objets qui y sont présentés comme œuvres, et, ceux qui les produisent, comme des artistes. Or, en novembre 2016, s’ouvrait au MACTe l’exposition Echos Imprévus, rassemblant des artistes de la Caraïbe (sous le commissariat de Johanna Auguiac-Célénice et Tumelo Mosaka). Parmi les œuvres de bonne facture de Bruno Pedurand, Edouard Duval-Carrie, Marcel Pinas, Philippe Thomarel, Eddy Firmin-Ano, Ricardo Ozier Lafontaine, Kelly Sinnapah Mary (…) s’était invitée, au grand étonnement de tous, une ‘‘peinture’’ de Jean-Paul Fischer (exposant sous le pseudonyme de Kirl). Ce dernier étant connu non comme ‘‘artiste’’, mais comme ex Directeur de la SEMSAMAR et actuel Directeur de la SEM patrimoniale de la Région Guadeloupe dont dépend le MACTe. En signe de protestation, l’artiste Joëlle Ferly réagira lors d’une performance en couvrant d’un vêtement l’incongru tableau de J-P. Fischer. De même, Bruno Pédurand, participant à la table ronde que j’ai animée, interpellera le public et interrogera Jacques Martial (Président du MACTe) et l’équipe du commissariat de l’exposition à propos de ce choix.

Telle est la responsabilité des organisateurs d’expositions d’art qui se fait plus grande encore lorsqu’ils invitent de jeunes artistes. Samuel Gelas, Ronald Cyrille ou Béliza Troupé, trop peu aguerris pour oser indisposer les commissaires qui les sélectionnent, les responsables d’institutions publiques, les sponsors et mécènes et imposer avec lucidité les conditions de leur participation (pertinence du choix du lieu, du contexte, de ceux avec qui ils exposent, … ) dans un contexte insulaire où les occasions sont rares, où galeries et musées sont quasi inexistants. Un rapport de force en principe différent pour des artistes plus expérimentés comme Joël Nankin, Jean-Marc Hunt, Alain Joséphine ou Philippe Thomarel, tous participant comme les plus jeunes cités, au ‘‘Projet 57’’. Responsabilité mais aussi respect dû tant au travail des artistes qu’au public, car si l’art est une grande entreprise à créer du faux grâce aux images, n’exige-t-il pas pourtant des positions éthiques ? Une responsabilité partagée au final par ses différents acteurs : commissaires et espaces d’exposition, institutions, sponsors ou mécènes, artistes.

Le ‘‘Projet 57’’ au Pavillon de la Ville, offrait une nouvelle virginité à Nicole Réache qui poussait la poussière de ses peintures révisionnistes sous le tapis, exposant ‘‘comme si de rien n’était’’ avec des plasticiens qui partageaient avec le public son voisinage toxique. L’art peut-il être convoqué comme prétexte sans que l’on prenne la pleine mesure de ce qu’il peut véhiculer : le meilleur comme le pire… ‘‘pour que l’histoire ne se répète pas’’ ?


Jocelyn Valton, AICA – oct. 2017



Lire aussi sur mon blog mon article, communication à un colloque, où sont évoqués les relations art et histoire aux Antilles françaises et l’exposition problématique de N. Réache :

« Sortir du piège de l’histoire – La Transgression par l’art » :


9/30/2016

ÉCLATS SILEX

                                                             
ÉCLATS SILEX


J'ai repris mon texte
Comme un carquois de mots
Je forge des mots épées de gladiateur
J'affute des mots couteaux de jet Kota... 


J'ai repris mon texte
Je taille des mots-silex...



Septembre 2016,
Jocelyn Valton

1/07/2016

MÉMORIAL ACTe - Art / Mémoire / Esclavage -


MÉMORIAL ACTe
LA MÉMOIRE SOUS CONTRÔLE

Art / Mémoire / Esclavage


 

Louis David : Napoléon Bonaparte dans son cabinet de travail, 1812 
 (Massacres et rétablissement de l'esclavage en Guadeloupe en 1802)


*

Inauguré en Guadeloupe le 10 mai 2015 par François Hollande, Président de la République française, en présence d'une pléiade de chefs d'État africains et des Caraïbes (ce dernier faisant l’annonce stupéfiante et inattendue du prochain remboursement par la France de la ‘‘dette d’indépendance’’ de 150 millions de francs or, injustement exigée sous la menace au jeune État haïtien, pour que soit reconnue son indépendance, avant de se renier quelques jours plus tard !), le Mémorial ACTe se présente comme l'un des monuments les plus importants jamais construit à ce jour au niveau mondial, dédié à la mémoire de la traite négrière et de l'esclavage. Une infrastructure de cette envergure déployée dans l'espace public, ne saurait être pensée autrement que comme invitation faite aux citoyens de toutes origines, d'exercer leur sens de l'analyse critique après plus d'un siècle et demi de non-dits. Ainsi, plutôt qu'appeler au boycott, comme le font quelques uns (ils ne pourront empêcher les visites en nombre du public des scolaires notamment), c'est à la visite consciente et vigilante du MÉMORIAL ACTe que j'invite. Chacun pourra vérifier ce que j'identifie comme la trame d'un discours qui, à vouloir être trop consensuel, devient hésitant, entre minoration et révisionnisme subtil. Tout au long de l'exposition permanente le visiteur pourra être étonné de l'angle choisi, qui sous de nombreux aspects est en contradiction avec l'idée même du concept de Mémorial (monument d'importance variable, sensé être érigé pour "honorer la mémoire", de ceux qui ont dramatiquement disparu) :

 

Présentation d'Africains comme étant à l'origine du commerce négrier et ayant participé avec les conquistadors à la mise en esclavage des Peuples natifs et à leur massacre. Films d'animation présentant des femmes esclaves monnayant leurs charmes auprès des planteurs et éludant la violence sexuelle intimement liée au système esclavagiste (laissant croire que ces femmes réduites en esclavage n'étaient pas des "biens meubles" et disposaient librement de leurs corps). Commentaires ambigus sur les "Nègres libres" présentés en "brigands" agresseurs de femmes (comme si "l'ordre" esclavagiste, qui était une terreur, était synonyme de paix sociale). Frise de personnages et de dates présentant la France comme un pays ayant toujours été abolitionniste (depuis la reine Batilde - France : 626-680 - "ancienne esclave" ayant interdit l'esclavage !), faisant oublier que la France a été la seconde puissance négrière après l'Angleterre et qu’elle n’abolira définitivement l'esclavage qu'en 1848, contrainte et forcée pour ne pas voir une seconde révolte générale d'esclaves, un deuxième Saint-Domingue/Haïti. Présentation de l'esclavage comme un phénomène "universel" (finalement "naturel") et minimisant les spécificités de la traite négrière transatlantique : racisme, massification des déportations d’Africains sur plusieurs continents, industrialisation de la traite et de l’esclavage à un niveau jamais atteint auparavant, appauvrissement durable de l’Afrique versus enrichissement exponentiel des puissances occidentales esclavagistes, … Mise en parallèle ambigüe d'une histoire de l'esclavage et d'œuvres d'art contemporain (l'art comme résultat "positif" de l'esclavage). Mise en scène spectaculaire de la franc-maçonnerie renvoyant au rôle de Victor Schœlcher (franc-maçon), comme "libérateur" et porte drapeau d'une France "généreuse" effaçant l'image de la France en puissance esclavagiste). Choix non pertinent d'une scénographie de "type contraignant", obligeant les visiteurs à se plier à l'ordre chronologique et linéaire du parcours. Dans un tel lieu dédié à la mémoire de l’esclavage, n'eut-il pas été préférable d'opter pour une scénographie plus ouverte qui placerait chaque spectateur sur les chemins du libre choix ? Permettre ainsi aux visiteurs, de faire par la déambulation, l'expérience d'une liberté de parcours en véritable discours sur l'esclavage, privation de liberté, au lieu d'obligations et d'interdits anachroniques (commentaires de l'audio-guide envahissants, interdiction de photographier...). Pas de présence marquante de la figure emblématique du Nègre marron et de la diversité des formes de lutte déployées par les esclaves. Absence notable de la figure historique du colon esclavagiste, comme si le crime n'avait pas de visage. Présence d’une reproduction d’un tableau de Louis David présentant Napoléon Bonaparte "en majesté", main au gilet, et mis en scène dans un étrange couloir tapissé de miroirs du sol au plafond. Une aberration scénographique, car les miroirs au sol offrent à la vue incrédule des visiteurs, les dessous des jupes de toute femme qui ne serait pas vêtue d'un pantalon lors de la visite ! Un choix scénographique très contestable pour un espace dédié aux suprémacistes du Ku Klux Klan, avec costumes des dignitaires du Klan et croix monumentale en flamme plus propice à l’adhésion qu’à une approche distanciée de ce phénomène raciste et ségrégationniste. De même, absence des békés, descendants des planteurs esclavagistes, de leur parole et d’une participation au Mémorial donnant corps au "vivre ensemble" si souvent évoqué. D'autre part, un éclairage insuffisant pour permettre de mieux comprendre le faisceau de liens entre ce passé (très récent) et nos sociétés d'aujourd'hui, principalement à l'échelle de la Guadeloupe, puis des Caraïbes-Amériques et du monde. Comment cette économie plantationnaire, suivie de l'absence de réforme foncière et de redistribution des richesses après l'abolition de 1848, le passage de la main d'œuvre servile à une main d'œuvre sous-payée (tout autant exploitée et dominée), a accouché le capitalisme mondialisée d'aujourd'hui... Liste non exhaustive d'incohérences à revoir dans l'exposition permanente du MACTe pour en faire une institution crédible !

 

Le tout dans un écrin-collage architectural de prestige, imposant par le luxe des moyens déployés pour imposer cette vision contestable.

 

Voilà quelques clés de lecture pour approcher ce Mémorial, à défaut de quoi, comme le révérend Jesse Jackson (leader historique de la lutte anti ségrégationniste pour les droits civiques aux côtés de Martin Luther King) lors d’une visite éclair en juillet 2015, on se laisse impressionner, intimider, par l'aspect spectaculaire du bâtiment (ou de la scénographie). Ils ne sont pourtant que la surface d’une machine idéologique plus complexe qui ne s'est pas libérée de l'influence des forces du déni, du refus des pays occidentaux d'envisager des "réparations" pour ce crime contre l'humanité (la France et la Grande Bretagne en tête), d'une vision intoxiquée par le racisme... Machine qui ne pourra servir l'histoire, l'art, les descendants d'esclaves, de planteurs esclavagistes (eux aussi en ont besoin) et tous les autres citoyens, qu'en procédant à une sérieuse refonte de son discours. Car au bout du compte, la seule manière de savoir si le Mémorial ACTe est pertinent dans son contexte, c'est de vérifier sa capacité à faire son public penser, le rendant ainsi plus autonome et plus libre (même quand cela met l'institution dans l'inconfort), ou bien, au contraire, s'il n'est pour ce public qu'un autre piège à aliéner. 

 


 Jocelyn Valton
Janvier - Avril 2016

11/29/2015

PATRIMOINE ET ESPACES D'HÉGÉMONIE COLONIALE





PATRIMOINE
ET ESPACES D’HÉGÉMONIE COLONIALE



Dans les espaces ayant subi le colonialisme, il est nécessaire de questionner la notion de "patrimoine" au-delà des définitions convenues confortant la logique de domination. Un certain nombre d’objets, à valeur culturelle relative, sont désignés par le pouvoir comme patrimoine officiel. Le hasard est-il seul responsable du fait que l'architecture (le patrimoine bâti) soit confondue avec la notion même de patrimoine ? L'architecture (singulièrement l'architecture coloniale) produit des artéfacts imposants, monumentaux, ''autoritaires'', et à longue durée de vie. Mais le "patrimoine" peut-il se décréter ? L’intimité de sa définition au sein d’une culture donnée, peut-elle être imposée de l’extérieur ? Car il recouvre ce en quoi (créations matérielles ou immatérielles) une communauté humaine se reconnaît, librement et en conscience. Le patrimoine ne saurait donc se confondre ni se réduire aux simples traces du passé, à ce que les hasards de l’Histoire ont charrié, et qui s’imposerait à nous comme une fatalité, irrémédiablement. Il est d’abord l’expression du choix et du désir de culture d’un peuple. L’expression du regard bienveillant que choisit de porter une communauté humaine sur ce qui l’a construite, qu’il faut distinguer du regard informé mais distant, qu'elle porte sans adhésion, sur les objets témoins de sa domination.


Dans ces espaces d’hégémonie coloniale, l’entreprise systématique d’infériorisation de la culture des peuples dominés a pour corolaire la survalorisation de la culture du colonisateur. Les effets dévastateurs de ce processus opèrent encore dans les imaginaires des différents protagonistes. Ainsi, jusqu’au milieu du XXème siècle, la langue créole, élément central de cohésion culturelle et sociale, était stigmatisée comme un patois incapable de véhiculer ni pensée complexe, ni culture. Elle était bannie des institutions, interdite à l’école et jusque dans les familles, jugée inconvenante et grossière. Dans les îles de la Caraïbe sous domination française, c’est en bravant l’hégémonie et les interdits coloniaux que cette langue a enfin été reconnue en tant que telle, et considérée comme patrimoine par ceux qui, durant des siècles, l’ont fait vivre en résistances. Une autre perception du monde et de soi ayant peu à peu émergé, le regard a opéré un basculement. Cette révolution du regard n’est pas à lire comme rejet de l’Autre mais plutôt comme réunification d’un sujet morcelé par le fait colonial et ses avatars. L’expansion coloniale caractérisée par la projection violente des forces militaires loin du territoire de la métropole est aussi la projection violente de la culture métropolitaine dominante au cœur des colonies, pulvérisant les cultures vernaculaires. Expansion culturelle qui a concerné la langue, la religion, les arts du quotidien, la culture scientifique, les pratiques plastiques, la musique, l’architecture, ... Les ‘‘objets patrimoniaux’’ décrétés dans un contexte non émancipé, se posent en modèles, archétypes du beau, du bien, du juste. Ils faussent la vision, distordent la compréhension du monde, orientent le potentiel de créativité et sont un frein au renouvellement de la pensée des dominés. Ces derniers allant croire que : la maison de maître des habitations esclavagistes, la chaise de planteur ou les églises symboles de l’anéantissement des religions ancestrales, la moindre relique cadavérique du monde colonial, tous objets du pouvoir et de la suprématie raciste, tous conçus pour asseoir la domination, constituent leur patrimoine. Il ne peut suffire qu'un objet provienne du passé pour qu'il se voit ajouté au patrimoine, c'est-à-dire élevé au rang de la quintessence de notre culture et de notre spiritualité.


A travers cette grille d’analyse nous pourrions de même interroger la production d’Ali Tur (architecte des colonies), qui fait l'objet d'une certaine focalisation, comme l’expression d’une architecture de pouvoir, déployée en Guadeloupe après le terrible cyclone de 1928. Imposant un matériau nouveau (le béton armé) et la modernité occidentale en un temps record (1929-1930) dans l’espace confiné de l’île. Construisant un ensemble de bâtiments officiels (une centaine), lieux de mise en scène du pouvoir colonial (mairies, palais de justice, préfecture, conseil général, églises, dispensaires, monuments aux morts, …). Dans les espaces de colonisation, je distingue un patrimoine au service de l’éloge de l’entreprise coloniale de celui, parfois minoré ou exclu, des colonisés. Ni injonction, ni absorption contrainte, ni identification aliénante à l’Autre, le patrimoine est libre affirmation de sa vision et de sa capacité à opérer des choix, à s’inventer autrement qu’en se pensant en Autre, à se reconnaître hors des canons de l’idéologie dominante. Dans ces espaces singuliers, la responsabilité des créateurs d’aujourd’hui est d’inventer un patrimoine pour demain, dont il faudrait que la force principale réside dans un fort potentiel émancipateur.


Novembre 2015,
Jocelyn Valton





Repères bibliographiques :

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 1971
Revue Tropiques, n°1 (avr. 1941) n° 13/14 (sept. 1945) Fort-de-France,

Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1954

Jean-Pierre Giordani, La Guadeloupe face à son patrimoine, Paris, Karthala,‎ 1996 ; pp. 137 à 156

Edouard Glissant, Le Discours Antillais, Paris, Seuil, 1981

Edward W. Saïd, L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident, Paris Seuil, 1980



2/14/2015

NÉGRICIDE versus GÉNOCIDE - Jocelyn Valton



NÉGRICIDE n. m. (venant des mots nègre et homicide), désigne l'ensemble des meurtres de masse, ou au caractère moins étendu, perpétrés sur une grande échelle de temps, allant du XVème au XIXème siècle, contre les Africains réduits en esclavage par des trafiquants pour les colons européens (Portugais, Anglais, Français, Hollandais) dans le contexte raciste de la traite négrière transatlantique.

Les chiffres avancés par des historiens spécialistes de l'esclavage font état de 11 à 12 millions d'Africains déportés dans les Caraïbes-Amériques (17 millions pour la traite orientale). L'exploitation sans limites des captifs faisant suite à des déportations massives et rigoureusement planifiées à bord de navires négriers partant d'Europe, impliquaient des pertes humaines très élevées. Si l'éradication des Nègres de la surface du globe n'était pas l'objectif visé par les trafiquants à la recherche de profits juteux (quand l'expédition se passe sans incident majeur, les bénéfices des négriers atteignent 180 à 240 % selon J-P. Sainton), la violence extrême des conditions de prédation sur le continent africain, puis aux Caraïbes-Amériques aboutissait de fait, à des crimes ayant une dimension fortement génocidaire. A ces chiffres vertigineux (que la recherche n'a pas fini de préciser), il faut ajouter la forte mortalité au cours des expéditions négrières. Selon certains auteurs : 11,9 à 13,25 % de "pertes" qui culminent à près de 50 % lorsqu'ils évoquent la mortalité survenue lors des marches forcées de l'intérieur du continent vers les côtes où les captifs sont parfois entassés dans des barracons avant d'êtres embarqués par les négriers "tasseurs de sardines" pour les Amériques.

Les violences exercées lors de la traversée de l'Atlantique durant un à trois mois - le fameux "passage du milieu" (Middle passage) - sont une cause importante de mortalité. On parle d'un véritable continent de cadavres tapissant le fond des océans, captifs suicidés ou jetés par dessus bord en cas de maladie, de révolte d'esclaves, de tempête, s'il venait à manquer d'eau à bord[1] ou pour se débarrasser d'une cargaison humaine compromettante lors de la période du commerce interlope après l'interdiction de la Traite. Une police des mers anglaise empêchait la concurrence déloyale entre nations esclavagistes.

Pour un Africain arrivé dans les Caraïbes-Amériques, on ne compterait pas moins de trois Africains disparus.

Il convient également d'évoquer le sort des esclaves sur les plantations, livrés à la violence des maîtres dont les traitements pouvaient atteindre un niveau de barbarie et de cruauté rares. Pour s'en faire une idée, il suffit de lire certains articles du Code noir (1685), émanation du raffinement de la cour de Louis XIV, le roi soleil, à travers son "grand" ministre Jean Baptiste Colbert. Un recueil de lois barbares pour canaliser la brutalité, les sévices et l'expéditive justice privée des maîtres de plantations. On mutile et on tue par la volonté du roi et souvent, on se passe de ce cadre.

L'article 38 qui veut décourager toute véléité de liberté est emblématique :

- "L'esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois à compter du jour que son maître l'aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d'une fleur de lis sur une épaule ; et s'il récidive une autre fois à compter pareillement du jour de la dénonciation, aura le jarret coupé et il sera marqué d'une fleur de lis sur l'autre épaule ; et la troisième fois il sera puni de mort." 

Alors que l'article 44 déclare péremptoirement :

- "Déclarons les esclaves être meubles"

A la recherche de profits immédiats pour amortir au plus vite leurs "investissements", les planteurs ne se priveront pas de brûler ce "Bois d'ébène" africain, déclaré chose, et comme tel ne méritant pas d'être considéré et traité humainement. La main d'œuvre servile (utilisée massivement notamment dans les grandes plantations sucrières, dévoreuses d'esclaves), est usée jusqu'au bout puis remplacée sans état d'âme[2]. Faisant fi de toutes les règles éthiques appliquées en Europe, c'est sur ce "plus haut tas de cadavres de l'histoire" dont l'Europe est comptable devant la communauté humaine, pour reprendre les mots d'Aimé Césaire, que le monde occidental a prospéré, amassé des fortunes et pris sa forme moderne. C'est aussi dans ce creuset qu'allaient de former les failles et les fractures sédimentées par le colonialisme au XIXème et XXème siècles (essor rapide, prospérité d'un côté, et de l'autre, dépendance, mal ou sous-développement) dont nous avons parfois peine à nous rappeler la source.

Enfin, rappelons qu'après les abolitions, les planteurs des Caraïbes, tant les Anglais que les Français, furent indemnisés pour la perte de leur cheptel humain. La loi d'indemnisation du 30 avril 1849 fixe à 470,29 francs[3] par esclave les sommes versées aux planteurs de la Guadeloupe... pour les bons services rendus à la France. Les victimes de tous ces crimes, anciens esclaves, nouveaux libres et leurs descendants ont dû se reconstruire dans des sociétés où les privilèges et la domination continuent de peser. Après l'abolition, pas de réforme foncière pour une redistribution des terres qui aurait permis à nos pères d'assurer dignement leur subsistance. Pour unique héritage, les structures de l'inégalité et de la dépendance au profit des mêmes. 
Désormais, les Afro-descendants de quinze États des Caraïbes-Amériques se sont regroupés au sein de la CARICOM[4] et font entendre leurs voix pour exiger "réparations" morales et matérielles.



4 - http://www.sxminfo.fr/73898/2014/03/12/caricom-15-etats-de-la-caraibes-officialisent-leur-demande-de-reparation-au-titre-de-lesclavage-et-de-la-colonisation/

© Jocelyn Valton, Février 2015


Pour commencer à approfondir la question :


- Sala-Molins Louis Le Code noir ou le calvaire de Canaan ; Paris, PUF, 1987
- Histoire générale de l'Afrique ; Paris, EDICEF / UNESCO, 1998
- Sainton Jean-Pierre (ss la dir.) Histoire et civilisation de la Caraïbe ; 2 vol. Paris, Karthala, 2012
- Debien Gabriel Les esclaves aux Antilles françaises XVIIe - XVIIIe siècles ; Société d'Histoire de la Guadeloupe, 1974
- Williams Eric Capitalisme et esclavage ; Paris, Présence africaine, 1968
- Fallope Josette Esclaves et citoyens - Les Noirs à la Guadeloupe au XIXe siècle ; Société d'Histoire de la Guadeloupe, 1992
- Pétré-Grenouilleau Olivier Traites négrières ; Paris, Gallimard, 2004

(Ce dernier Historien Français a tendance à insister sur le rôle joué par les pourvoyeurs Africains du commerce d'esclaves et sur la traite orientale. Pour ma part, je considère que ces réalités ne dédouanent en rien le rôle prépondérant, d'acteur principal joué par les trafiquants, armateurs, planteurs d'Europe occidentale. Une Europe occidentale qui outre sa supériorité technique et militaire, avait un arsenal de philosophe et de penseurs à même de penser la condition humaine, ce qui, à mes yeux la rend d'autant plus responsable de ce crime contre l'Homme.)



1 - En 1783 le juge britannique Mansfield prit une décision dans l'affaire du bateau Zong.
"A court d'eau, le capitaine avait jeté 132 esclaves par-dessus bord, et les propriétaires avaient intenté une action en justice, alléguant que la perte d'esclaves était prévue par la police d'assurance dans une clause qui invoquait "les périls de la mer". Dans l'optique de Mansfield, "le cas des esclaves était le même que si des chevaux avaient été jetés par-dessus bord". Des dommages et intérêts de 30 livres furent consentis pour chaque esclave, et l'idée que le capitaine et l'équipage auraient dû être poursuivis pour homicide collectif n'effleura jamais un seul humanitariste." In Williams Eric Capitalisme et esclavage ; p. 66

2 - Selon Sir Dolby Thomas, "chaque esclave des plantations de canne à sucre a 130 fois plus de valeur pour l'Angleterre qu'une seule personne de la métropole." (Cité par E. Williams)

3 - D'après Josette Fallope Esclaves et citoyens - Les Noirs à la Guadeloupe au XIXe siècle ; p. 348