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11/29/2015

PATRIMOINE ET ESPACES D'HÉGÉMONIE COLONIALE





PATRIMOINE
ET ESPACES D’HÉGÉMONIE COLONIALE



Dans les espaces ayant subi le colonialisme, il est nécessaire de questionner la notion de "patrimoine" au-delà des définitions convenues confortant la logique de domination. Un certain nombre d’objets, à valeur culturelle relative, sont désignés par le pouvoir comme patrimoine officiel. Le hasard est-il seul responsable du fait que l'architecture (le patrimoine bâti) soit confondue avec la notion même de patrimoine ? L'architecture (singulièrement l'architecture coloniale) produit des artéfacts imposants, monumentaux, ''autoritaires'', et à longue durée de vie. Mais le "patrimoine" peut-il se décréter ? L’intimité de sa définition au sein d’une culture donnée, peut-elle être imposée de l’extérieur ? Car il recouvre ce en quoi (créations matérielles ou immatérielles) une communauté humaine se reconnaît, librement et en conscience. Le patrimoine ne saurait donc se confondre ni se réduire aux simples traces du passé, à ce que les hasards de l’Histoire ont charrié, et qui s’imposerait à nous comme une fatalité, irrémédiablement. Il est d’abord l’expression du choix et du désir de culture d’un peuple. L’expression du regard bienveillant que choisit de porter une communauté humaine sur ce qui l’a construite, qu’il faut distinguer du regard informé mais distant, qu'elle porte sans adhésion, sur les objets témoins de sa domination.


Dans ces espaces d’hégémonie coloniale, l’entreprise systématique d’infériorisation de la culture des peuples dominés a pour corolaire la survalorisation de la culture du colonisateur. Les effets dévastateurs de ce processus opèrent encore dans les imaginaires des différents protagonistes. Ainsi, jusqu’au milieu du XXème siècle, la langue créole, élément central de cohésion culturelle et sociale, était stigmatisée comme un patois incapable de véhiculer ni pensée complexe, ni culture. Elle était bannie des institutions, interdite à l’école et jusque dans les familles, jugée inconvenante et grossière. Dans les îles de la Caraïbe sous domination française, c’est en bravant l’hégémonie et les interdits coloniaux que cette langue a enfin été reconnue en tant que telle, et considérée comme patrimoine par ceux qui, durant des siècles, l’ont fait vivre en résistances. Une autre perception du monde et de soi ayant peu à peu émergé, le regard a opéré un basculement. Cette révolution du regard n’est pas à lire comme rejet de l’Autre mais plutôt comme réunification d’un sujet morcelé par le fait colonial et ses avatars. L’expansion coloniale caractérisée par la projection violente des forces militaires loin du territoire de la métropole est aussi la projection violente de la culture métropolitaine dominante au cœur des colonies, pulvérisant les cultures vernaculaires. Expansion culturelle qui a concerné la langue, la religion, les arts du quotidien, la culture scientifique, les pratiques plastiques, la musique, l’architecture, ... Les ‘‘objets patrimoniaux’’ décrétés dans un contexte non émancipé, se posent en modèles, archétypes du beau, du bien, du juste. Ils faussent la vision, distordent la compréhension du monde, orientent le potentiel de créativité et sont un frein au renouvellement de la pensée des dominés. Ces derniers allant croire que : la maison de maître des habitations esclavagistes, la chaise de planteur ou les églises symboles de l’anéantissement des religions ancestrales, la moindre relique cadavérique du monde colonial, tous objets du pouvoir et de la suprématie raciste, tous conçus pour asseoir la domination, constituent leur patrimoine. Il ne peut suffire qu'un objet provienne du passé pour qu'il se voit ajouté au patrimoine, c'est-à-dire élevé au rang de la quintessence de notre culture et de notre spiritualité.


A travers cette grille d’analyse nous pourrions de même interroger la production d’Ali Tur (architecte des colonies), qui fait l'objet d'une certaine focalisation, comme l’expression d’une architecture de pouvoir, déployée en Guadeloupe après le terrible cyclone de 1928. Imposant un matériau nouveau (le béton armé) et la modernité occidentale en un temps record (1929-1930) dans l’espace confiné de l’île. Construisant un ensemble de bâtiments officiels (une centaine), lieux de mise en scène du pouvoir colonial (mairies, palais de justice, préfecture, conseil général, églises, dispensaires, monuments aux morts, …). Dans les espaces de colonisation, je distingue un patrimoine au service de l’éloge de l’entreprise coloniale de celui, parfois minoré ou exclu, des colonisés. Ni injonction, ni absorption contrainte, ni identification aliénante à l’Autre, le patrimoine est libre affirmation de sa vision et de sa capacité à opérer des choix, à s’inventer autrement qu’en se pensant en Autre, à se reconnaître hors des canons de l’idéologie dominante. Dans ces espaces singuliers, la responsabilité des créateurs d’aujourd’hui est d’inventer un patrimoine pour demain, dont il faudrait que la force principale réside dans un fort potentiel émancipateur.


Novembre 2015,
Jocelyn Valton





Repères bibliographiques :

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 1971
Revue Tropiques, n°1 (avr. 1941) n° 13/14 (sept. 1945) Fort-de-France,

Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1954

Jean-Pierre Giordani, La Guadeloupe face à son patrimoine, Paris, Karthala,‎ 1996 ; pp. 137 à 156

Edouard Glissant, Le Discours Antillais, Paris, Seuil, 1981

Edward W. Saïd, L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident, Paris Seuil, 1980



2/14/2015

NÉGRICIDE versus GÉNOCIDE - Jocelyn Valton



NÉGRICIDE n. m. (venant des mots nègre et homicide), désigne l'ensemble des meurtres de masse, ou au caractère moins étendu, perpétrés sur une grande échelle de temps, allant du XVème au XIXème siècle, contre les Africains réduits en esclavage par des trafiquants pour les colons européens (Portugais, Anglais, Français, Hollandais) dans le contexte raciste de la traite négrière transatlantique.

Les chiffres avancés par des historiens spécialistes de l'esclavage font état de 11 à 12 millions d'Africains déportés dans les Caraïbes-Amériques (17 millions pour la traite orientale). L'exploitation sans limites des captifs faisant suite à des déportations massives et rigoureusement planifiées à bord de navires négriers partant d'Europe, impliquaient des pertes humaines très élevées. Si l'éradication des Nègres de la surface du globe n'était pas l'objectif visé par les trafiquants à la recherche de profits juteux (quand l'expédition se passe sans incident majeur, les bénéfices des négriers atteignent 180 à 240 % selon J-P. Sainton), la violence extrême des conditions de prédation sur le continent africain, puis aux Caraïbes-Amériques aboutissait de fait, à des crimes ayant une dimension fortement génocidaire. A ces chiffres vertigineux (que la recherche n'a pas fini de préciser), il faut ajouter la forte mortalité au cours des expéditions négrières. Selon certains auteurs : 11,9 à 13,25 % de "pertes" qui culminent à près de 50 % lorsqu'ils évoquent la mortalité survenue lors des marches forcées de l'intérieur du continent vers les côtes où les captifs sont parfois entassés dans des barracons avant d'êtres embarqués par les négriers "tasseurs de sardines" pour les Amériques.

Les violences exercées lors de la traversée de l'Atlantique durant un à trois mois - le fameux "passage du milieu" (Middle passage) - sont une cause importante de mortalité. On parle d'un véritable continent de cadavres tapissant le fond des océans, captifs suicidés ou jetés par dessus bord en cas de maladie, de révolte d'esclaves, de tempête, s'il venait à manquer d'eau à bord[1] ou pour se débarrasser d'une cargaison humaine compromettante lors de la période du commerce interlope après l'interdiction de la Traite. Une police des mers anglaise empêchait la concurrence déloyale entre nations esclavagistes.

Pour un Africain arrivé dans les Caraïbes-Amériques, on ne compterait pas moins de trois Africains disparus.

Il convient également d'évoquer le sort des esclaves sur les plantations, livrés à la violence des maîtres dont les traitements pouvaient atteindre un niveau de barbarie et de cruauté rares. Pour s'en faire une idée, il suffit de lire certains articles du Code noir (1685), émanation du raffinement de la cour de Louis XIV, le roi soleil, à travers son "grand" ministre Jean Baptiste Colbert. Un recueil de lois barbares pour canaliser la brutalité, les sévices et l'expéditive justice privée des maîtres de plantations. On mutile et on tue par la volonté du roi et souvent, on se passe de ce cadre.

L'article 38 qui veut décourager toute véléité de liberté est emblématique :

- "L'esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois à compter du jour que son maître l'aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d'une fleur de lis sur une épaule ; et s'il récidive une autre fois à compter pareillement du jour de la dénonciation, aura le jarret coupé et il sera marqué d'une fleur de lis sur l'autre épaule ; et la troisième fois il sera puni de mort." 

Alors que l'article 44 déclare péremptoirement :

- "Déclarons les esclaves être meubles"

A la recherche de profits immédiats pour amortir au plus vite leurs "investissements", les planteurs ne se priveront pas de brûler ce "Bois d'ébène" africain, déclaré chose, et comme tel ne méritant pas d'être considéré et traité humainement. La main d'œuvre servile (utilisée massivement notamment dans les grandes plantations sucrières, dévoreuses d'esclaves), est usée jusqu'au bout puis remplacée sans état d'âme[2]. Faisant fi de toutes les règles éthiques appliquées en Europe, c'est sur ce "plus haut tas de cadavres de l'histoire" dont l'Europe est comptable devant la communauté humaine, pour reprendre les mots d'Aimé Césaire, que le monde occidental a prospéré, amassé des fortunes et pris sa forme moderne. C'est aussi dans ce creuset qu'allaient de former les failles et les fractures sédimentées par le colonialisme au XIXème et XXème siècles (essor rapide, prospérité d'un côté, et de l'autre, dépendance, mal ou sous-développement) dont nous avons parfois peine à nous rappeler la source.

Enfin, rappelons qu'après les abolitions, les planteurs des Caraïbes, tant les Anglais que les Français, furent indemnisés pour la perte de leur cheptel humain. La loi d'indemnisation du 30 avril 1849 fixe à 470,29 francs[3] par esclave les sommes versées aux planteurs de la Guadeloupe... pour les bons services rendus à la France. Les victimes de tous ces crimes, anciens esclaves, nouveaux libres et leurs descendants ont dû se reconstruire dans des sociétés où les privilèges et la domination continuent de peser. Après l'abolition, pas de réforme foncière pour une redistribution des terres qui aurait permis à nos pères d'assurer dignement leur subsistance. Pour unique héritage, les structures de l'inégalité et de la dépendance au profit des mêmes. 
Désormais, les Afro-descendants de quinze États des Caraïbes-Amériques se sont regroupés au sein de la CARICOM[4] et font entendre leurs voix pour exiger "réparations" morales et matérielles.



4 - http://www.sxminfo.fr/73898/2014/03/12/caricom-15-etats-de-la-caraibes-officialisent-leur-demande-de-reparation-au-titre-de-lesclavage-et-de-la-colonisation/

© Jocelyn Valton, Février 2015


Pour commencer à approfondir la question :


- Sala-Molins Louis Le Code noir ou le calvaire de Canaan ; Paris, PUF, 1987
- Histoire générale de l'Afrique ; Paris, EDICEF / UNESCO, 1998
- Sainton Jean-Pierre (ss la dir.) Histoire et civilisation de la Caraïbe ; 2 vol. Paris, Karthala, 2012
- Debien Gabriel Les esclaves aux Antilles françaises XVIIe - XVIIIe siècles ; Société d'Histoire de la Guadeloupe, 1974
- Williams Eric Capitalisme et esclavage ; Paris, Présence africaine, 1968
- Fallope Josette Esclaves et citoyens - Les Noirs à la Guadeloupe au XIXe siècle ; Société d'Histoire de la Guadeloupe, 1992
- Pétré-Grenouilleau Olivier Traites négrières ; Paris, Gallimard, 2004

(Ce dernier Historien Français a tendance à insister sur le rôle joué par les pourvoyeurs Africains du commerce d'esclaves et sur la traite orientale. Pour ma part, je considère que ces réalités ne dédouanent en rien le rôle prépondérant, d'acteur principal joué par les trafiquants, armateurs, planteurs d'Europe occidentale. Une Europe occidentale qui outre sa supériorité technique et militaire, avait un arsenal de philosophe et de penseurs à même de penser la condition humaine, ce qui, à mes yeux la rend d'autant plus responsable de ce crime contre l'Homme.)



1 - En 1783 le juge britannique Mansfield prit une décision dans l'affaire du bateau Zong.
"A court d'eau, le capitaine avait jeté 132 esclaves par-dessus bord, et les propriétaires avaient intenté une action en justice, alléguant que la perte d'esclaves était prévue par la police d'assurance dans une clause qui invoquait "les périls de la mer". Dans l'optique de Mansfield, "le cas des esclaves était le même que si des chevaux avaient été jetés par-dessus bord". Des dommages et intérêts de 30 livres furent consentis pour chaque esclave, et l'idée que le capitaine et l'équipage auraient dû être poursuivis pour homicide collectif n'effleura jamais un seul humanitariste." In Williams Eric Capitalisme et esclavage ; p. 66

2 - Selon Sir Dolby Thomas, "chaque esclave des plantations de canne à sucre a 130 fois plus de valeur pour l'Angleterre qu'une seule personne de la métropole." (Cité par E. Williams)

3 - D'après Josette Fallope Esclaves et citoyens - Les Noirs à la Guadeloupe au XIXe siècle ; p. 348

11/10/2014

ICÔNES DES DEUX MONDES / Jocelyn Valton


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Texte de Jocelyn Valton


Bruno Pédurand
Exposition "Itinerrance", 2003
L'Artchipel, Scène Nationale Guadeloupe


                                                                                                                 © Photo : Jean-Philippe Breleur


Vanités, 2003-2008
Technique mixte, transfert et peinture / papier
60 x 50 cm chacun
(Série de 15)



C’est en véritable chasseur de « scalps » que Bruno Pédurand se livre aux captures d’images qui constituent les arrière-plans bruissants de ses dernières peintures. Avec leurs strates, leurs trames superposées, constituées à la fois de photos de magazines de mode, de textes à peine lisibles et parfois inversés, elles ont des airs de collages. Collages revisités par les manipulations qu'autorise la technologie des nouveaux medias.

Comme un « bruit de fond » ininterrompu sur lequel interviendrait l’artiste, ces arrières plans voient se télescoper photos glamour de mannequins, objets omniprésents de l’univers des grandes marques et produits de la mode devenus l’expression d’une conception du beau populaire. Icônes conçues pour alimenter des désirs de ''chiens de Pavlov" dans une société consumériste, icônes arrachées des pages glacées par Bruno Pédurand bien décidé à leur faire la peau. Et voilà que par-dessus ces pelures d’images profanes, viennent affleurer celles d’un autre monde.

Faisant irruption avec une incongruité convoquée, ces images de l’autre monde nous projettent dans l’univers du sacré des religions et des rituels afro-caribéens. Elles sont parfois auto-référencées et renvoient alors aux créations antérieures de l’artiste. C’est le cas d’un groupe d’œuvres qu'habite tout un bestiaire : des abeilles, présentes dans Chaman, une toile de 1998 ; des chiens, et le serpent évoquant la Genèse ainsi que la couleuvre arc-en-ciel dans les vévés[i] vaudous des lwa Dambala (St Patrick chassant les serpents d’Irlande) et Aida Wedo (L’Immaculée Conception). En Haïti ou à Cuba, pour faire vivre leurs croyances religieuses, les esclaves camouflaient leurs dieux interdits sous les apparences des saints catholiques. Adressant avec ferveur une prière à la Vierge Marie mère de Dieu, c’est Ezili, la prostituée à la beauté sensuelle, symbolisée par un vévé en forme de cœur qu’ils adoraient. « Culture du détour » pour reprendre un mot de l’écrivain Martiniquais Edouard Glissant. Lorsqu'on n’est pas le plus fort, … Ainsi, derrière une divinité paravent pouvait s'en cacher une autre. Dès la genèse de cet autre monde, les images on dû s’accommoder d’un statut complexe qui interdisait de se fier aux évidences du prime abord. Le rationalisme consumériste occidental se voit ainsi confronté à un pendant irrationnel, fait de magico-religieux, prolongement syncrétique de croyances éclaboussées d’Afrique dans ce qu’on a appelé le Nouveau Monde.

Dans le fracas de ces univers qui se croisent et s’entrechoquent, les images se superposent comme dans un grand collage virtuel. Ce travail qui prend en compte les différents types de collages de l’art moderne occidental, se nourrit aussi des pratiques populaires de la Caraïbe où les cloisons des cases de bois brut étaient tapissées d’images d’origines diverses, anachroniques. Pour faire décor. Portraits de stars de cinéma, portraits officiels d’hommes d’Etat et autres « grands de ce monde », de Gaulle et le Pape découpés dans Paris-Match, jouxtant le plus naturellement du monde les chromos du Christ, du Sacré cœur de Jésus, publicités et autres pin-up aguicheuses. A ces prélèvements d’images ready-made s’ajoutent des interventions qui renvoient à une pratique plus conventionnelle de la peinture et du dessin « à l’ancienne », dans une série de portraits de défunts ayant la charge d’un dispositif de rituel commémoratif. Une profondeur que l’on retrouve dans la série des « vanités » modernes, qui apparaissent comme décalées du terreau d’images superficielles dont elles se nourrissent.

Bruno Pédurand qui puise dans les magazines de mode, extirpant ce matériau de son contexte surfait, opère un maillage insolite avec des photos noir et blanc de la rubrique nécrologique du quotidien "local" France-Antilles. Ou bien encore par les juxtapositions ironiques et critiques du glamour clinquant avec les chromos religieux des cases antillaises ainsi protégées du mauvais sort, il adopte la posture d’un créateur ayant fait le choix de produire du lieu « excentré » où il se trouve, refusant de se laisser emprisonner par l’idée de la toute puissance ontologique des centres. Il affirme : « L’important, c’est la manière dont l’artiste arrive à prendre en compte la part et la charge du vécu. Quant aux questions de centres et de périphéries, elles concernent ceux qui ont des interrogations de pouvoir et de positionnement stratégiques. Mais si on parle d’une approche sincère de la création artistique, ces questions-là deviennent obsolètes. » La question qu’il pose au fond est peut-être bien de savoir comment exister au monde sans se perdre dans le bruit du monde.
                                                                                                   
© Jocelyn Valton, AICA 2003-2013






1 - Vèvè : Figure géométrique, abstraite ou figurative, symbolisant une divinité du panthéon vaudou et tracée par le hougan (prêtre vaudou), sur le sol du péristyle lors des rituels.









Dessin tiré de Alfred Métraux : Le Vaudou Haïtien, Gallimard, 1958









Biographie :

en 1967, à Pointe-à-Pitre, Guadeloupe. Etudes d'art à l'IRAV (Institut Régional d'Arts Visuels de la Martinique). Vit et travaille en Martinique où il enseigne l'art. Le travail du plasticien combine à la fois procédés traditionnels de la peinture, installations ou récupération d'images par transfert. Déplacées de leur contexte d'origine (revues de mode comme le magazine Marie-Claire ou le quotidien Frances-Antilles), les combinaisons parfois anachroniques qui en résultent sont porteuses des questionnements auxquels l'artiste convie le spectateur.



 

Expositions : 

Expositions personnelles : 2010 – Amnésia, galerie Olivier Robert, Paris | 2008 – Amnésia, Fondation Clément, Le François (Martinique) | 2004 - Projet Itinerrance, L'Artchipel, scène nationale de Guadeloupe | 2003 Projet Itinerrance, Centre culturel de Fonds Saint-Jacques, Sainte – Marie (Martinique) | 1997 - IWA , Temps de l'esprit, Casa de las Américas, La Havane (Cuba) | 1995 - Chemin - parcours, Centre Rémy Nainsouta, Pointe-à- Pitre (Guadeloupe) | 


Expositions collectives :  2012 Global Caribbean, Miami et Martinique | 2012 Who more sci – fi than us, Amersfoort, Hollande | 2011- Caraïbe en expansion, Fonds Saint-Jacques, Martinique | 2011 OMA à L’Orangerie, Paris | 2007 - Guadeloupe Nouvelle Vague , Galerie JM' Arts, rue Quincampoix, Paris (France) | Terres du Monde, Latitudes 2007, Hôtel de Ville de Paris | 2004 – Décalaj n°1, installation vidéo extraite du Projet Itinerrance, Biennale de Cuenca (Equateur) – Gospel & Racines , Cotonou (Bénin) | 2002 - Latitudes 2002, Hôtel de Ville de Paris | 2001 – Migration and the Caribean Diaspora, Orlando, Floride | 1999 – La Route de l'art sur la Route de l'esclave, exposition itinérante, L'Artchipel, scène nationale de Guadeloupe ; Camp de la Transportation, Saint-Laurent du Maroni (Guyane) | 1998 – Festival de peinture, Cagnes-sur-Mer (France), Grand prix du jury | 1996 – Biennale des Arts visuels, Musée d'Art moderne, (Rép. Dominicaine) | - L'Autre voyage, l'Afrique et la diaspora, Kunsthalle, Krems (Autriche) | 1995-94 – Un autre pays, escales africaines, Centre atlantique d'art moderne (CAAM), Las Palmas (Grande Canarie, Espagne) ; Musée Palau de la Virreina, Barcelone (Espagne) | 1992 – 1492-1992, Un autre regard sur la Caraïbe, Espace Carpaux, Paris - Biennale de peinture de la Caraïbe et d'Amérique Centrale, Musée d'Art moderne, (Rép.Dominicaine) |




4/20/2014

Le Temps - Le Lieu - Le Rythme J. PAUL / J. VALTON


JÉRÉMIE PAUL

Le Temps  -  Le Lieu  -  Le Rythme 
 
Interview par
JOCELYN VALTON



JÉRÉMIE PAUL est né en Guadeloupe dans la Caraïbe, le 29 mars 1983. Sa mère, Guadeloupéenne, enseigne la danse. Son père, Français, est anthropologue. Il emmène sa famille au gré de ses missions entre Afrique et Caraïbe. L’enfance de Jérémie Paul se passe ainsi entre Caraïbe, Afrique et Europe. Des rives de St Vincent, Grenade, la Tanzanie, Paris à la Guadeloupe.

A 18 ans, Bac de physique en poche, il répond à la fascination qu’exerce sur lui l’efficacité de l’image publicitaire. Il passe quelques mois dans une école de communication visuelle qui le laisse insatisfait. Tenaillé par la nécessité d’un geste plastique, à 20 ans, il débute des cours de dessin et de peinture, touche à d’autres médiums : installation, performance, avant d’intégrer la Villa Arson à Nice.


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JV : Comment as-tu appréhendé le projet de résidence d’artiste à La Ramée qui fut pour toi la première expérience de cette importance ? Quels objectifs t’étais-tu fixés ?

JÉRÉMIE PAUL : Cette première résidence était l'occasion de jauger des gestes académiques appris durant mes années d'études. Un moment excitant et stimulant où je me demandais comment allait être perçu mon vocabulaire pictural et quel écho allait trouver mes installations d'objets. J'avais fait le choix de réaliser une installation sur le modèle d'une embarcation traditionnelle avec, en parallèle, un travail de peinture. 


JV : Les interactions du lieu avec l’histoire, son implantation sur le site d’une ancienne Habitation de l’île de la Guadeloupe, ont-elles compté sur les choix que tu as fait et ce que tu as pu produire ?

JÉRÉMIE PAUL : Seul au beau milieu de cette Plantation entre mer et montagne, j'entendais le feulement des feuilles de canne à sucre, le claquement des vagues sur les rocs de pierres vocaliques et d'argile rouge. J'entendais grincer le bois de l'Habitation sous le soleil de plomb. Il y avait le bus au loin dont j'entendais de loin le klaxon polymélodique. Et puis, les rumeurs de la fête communale venant du centre ville. Quand le soir tombait le bruit assourdissant des cigales et le passage des grosses cylindrées avalant l'asphalte. Le beuglement des boeufs comme dérangés par les cliquetis des chauves-souris et des rats chaussés de talons aiguille sous la toiture de tôles.
Voilà comment m'a nourri ce lieu pendant mon ermitage.


JV : Durant cette résidence d'artiste, tu as été un vrai "touche à tout" : des peintures, une maquette de ‘‘saintoise’’ (petite embarcation de pêche spécifique aux îles des Saintes) dont la version achevée a été réalisée deux mois plus tard pour une exposition au Fort Fleur d’Épée, et une installation de modeste envergure (avec des céramiques au sol et un petit ventilateur) qui annonçait ce que tu allais réaliser quelques mois plus tard à l’Artchipel (scène nationale de Guadeloupe). Tu signais tes débuts...

JÉRÉMIE PAUL : Cet aspect pluridisciplinaire est toujours présent dans ma pratique. La peinture me permet de travailler mes gammes chromatiques, la céramique est un geste de sculpture et l'installation répond à une nécessité de créer des paysages sonores.
J'envisage ma pratique artistique comme un échange entre un médium majeur (le lieu où je plante l'œuvre) et des médiums secondaires comme des lieux étrangers. Cet échange faisant à mon sens émerger les limites de l'œuvre, comme une ouverture d'un monde sur un autre.


JV : Cette première résidence d’artiste t’a-t-elle permis de trouver quelques réponses ou bien en quoi a-t-elle été le lieu et le temps de nouvelles questions ?

JÉRÉMIE PAUL : La prise en compte du contexte a été la leçon la plus importante de cette résidence.


JV : Peux-tu nous parler de la genèse du projet réalisé à l’Artchipel ?

JÉRÉMIE PAUL : Après sept ans passés en France pour ma formation, il m’a semblé pertinent de poser mon premier geste d’artiste professionnel ailleurs que dans un lieu attendu, du type ‘‘white cube’’ à Paris, Berlin ou Londres. J’ai choisi de poser ce geste fort dans la Caraïbe, sur mon île natale. 

Je considère que je suis d’ici en particulier. Mais cet ‘‘ici’’ est un creuset où l’on peut être originaire de partout et de nulle part à la fois. J’aime à penser que de ce lieu ouvert à tant d’influences culturelles, on peut s’adresser au très grand nombre.

Mon installation « Peu importe le lieu, importe le rythme » se veut être une réponse à un contexte spécifique. Elle entre en résonance avec l’Artchipel, cet espace dédié au théâtre, à la musique, à la danse. L’installation se présente comme une structure de bois en forme de scène sur laquelle une vingtaine de bols en céramique évoquant des ‘‘couis’’ (demi calebasses d’origine amérindienne) s’entrechoquent et tintent sous l’effet des bourrasques programmées de trois ventilateurs. Dans un angle, des cordes de guitare sonnent au contact de petits carillons en cuivre, là, trois bidons d’eau gouttent sur des bassines et une grande plaque, faites de métaux différents.

De ces gestes aisément identifiables : l’eau qui coule, le vent qui souffle…, se dégage une sorte de poétique accessible à tout spectateur face à ce paysage, et cela quelle que soit sa culture. Mais cette pièce sonore m’a aussi permis d’explorer des données de natures diverses. D’un côté le ready-made, les matériaux pauvres, et de l’autre, le rythme par exemple.


JV : Y a-t-il des difficultés à créer, produire des œuvres dans une île comme la Guadeloupe ? La Caraïbe te semble-t-elle un lieu isolé malgré les séjours d’artistes comme Rauschenberg à St Martin ou Peter Doig à Trinidad ?

JÉRÉMIE PAUL : La création plastique implique une chaîne complexe qui va de la genèse d’une pièce qui implique l’artiste (parfois aussi des commanditaires privés ou institutionnels) aux dispositifs qui entrent en jeu pour sa visibilité.

Par le caractère autarcique d’une île de petites dimensions, certaines problématiques, qui sont étrangères aux plus grands territoires, apparaissent ici. Si on a l’ambition de produire une forme assez forte pour questionner l’art en général, entrer en dialogue avec lui, et pas uniquement avec ce qui se produit dans l’île, il faut alors regarder au-delà des limites de sa propre région. Cela s’est très vite imposé pour moi, comme une absolue nécessité.

Les espaces de monstration sont rares en Guadeloupe et il en est de même des instances de légitimation. De fait, la critique, le commissariat d’expositions, le système de galeries avec ses grands collectionneurs sont des activités qui ont cours hors des limites géographiques de ces petits territoires. Malgré l’existence de quelques subventions dont peuvent bénéficier des artistes au niveau local pour la réalisation de leurs pièces, notamment des commandes publiques, les formes produites en Guadeloupe ne touchent qu’un public restreint, ce qui pose un problème de visibilité et de reconnaissance. Raison pour laquelle il me semble difficile de baser mon lieu principal de monstration sur l’île.

La Caraïbe est un peu excentrée, mais cet ermitage peut véritablement faire l’objet d’un choix pour certains créateurs en quête d’un lieu protecteur et privilégié, en dépit de certains inconvénients.


JV : Après la résidence d’artiste de l’Artchipel, tu as fait le choix de repartir en Europe pour une période indéterminée. Est-ce parce qu’on y fait des rencontres déterminantes ?

JÉRÉMIE PAUL : J’ai fait le choix de partir en Allemagne pour ne pas entrer dans une logique de réseau qui clôturerait ma pratique au seul espace francophone. En trois mois passés entre Weimar et Leipzig j’ai pu observer le milieu de l’art du Lindenau et ses galeries, j’ai trouvé le moyen de produire mes prochaines pièces de porcelaine en intégrant un atelier du Bauhaus… C’est le temps qui nous dira ce qui a été déterminant.


JV : Il n’y a pas d’équivalent en Europe de la trajectoire américaine de Jean-Michel Basquiat qui aurait 50 ans aujourd’hui. Vingt-deux ans après sa mort, a lieu à Paris la première rétrospective de cet artiste majeur de la fin du XXe siècle. Célèbre dès 1981 à New-York, il a fallu attendre 1988 pour voir la galerie Templon lui consacrer une exposition personnelle. Je n’ai moi-même vu des Basquiat qu’en 1989 à la galerie Boulakia. C’était comme si, Paris avait du mal à accepter pleinement l’idée qu’un peintre Noir (aux origines haïtiennes de surcroît !) puisse à ce point dominer la scène artistique internationale.
Comment un jeune artiste qui vient des Caraïbes navigue-t-il dans un contexte qui ne semble pas très ouvert ?

JÉRÉMIE PAUL : Le fait qu’un artiste tel que Basquiat soit important réside dans le fait qu’il pose une nouvelle attitude de l’artiste au sein du paysage urbain, urbanité qui s’avère être le théâtre de l’Occident. Son approche de l’art est emblématique du phénomène de créolisation tel que l’a théorisé le Martiniquais Edouard Glissant. Il est important de noter que ce n’est pas un geste de fermeture communautariste qui le place au centre de la scène artistique internationale. C’est sa sensibilité originale, qui peint un paysage esthétique très différent des codes du Pop Art d’Andy Warhol, son expressionnisme au parfum désinvolte, un geste actuellement qualifié d’«expressionniste primitiviste» par le Musée d'Art Moderne de la ville de Paris (qualificatif trop réducteur à mon goût).

L’art contemporain a cette ambiguïté de chercher la nouvelle forme (une expression exotique par rapport au milieu dans lequel elle existe), mais ce même art contemporain veut que l’on génère un certain nombre de codes pour rester raccords avec sa nécessité, dans le fil de son histoire.

Ma nécessité artistique trouve sans doute sa place dans un système de monstration classique de l’art occidental, mais si ce que je produis s’inscrit avant tout dans le cadre des pratiques propres à l’art contemporain, j’entends aussi pouvoir assumer mes origines caraïbéennes.


JV : Selon toi est-ce que faire de l’art a la même signification quelle que soit la région du monde où l’on se trouve, et le niveau de responsabilité des artistes est-il le même dans les ‘‘pays du Sud’’ (pour employer un terme un peu simplificateur), les ex-colonies de la planète que dans les grands pays qu’on pourrait qualifier de ‘‘nations repues’’ ? 

JÉRÉMIE PAUL : Pour moi oui. Faire de l’art a toujours la même signification, c’est trouver le meilleur moyen d’exprimer un sentiment, un état d’être à un moment donné en l’appliquant à une forme. Peu importe le lieu, je cherche à questionner ce que je vois par ma capacité à en rendre compte, à l’utiliser pour le dépasser.
Je vois mon travail comme une tonalité que j’imprime à un temps donné, une ouverture sur le poétique, paysage de projection d’affects.
Je définirais ainsi ma responsabilité d’artiste : être en quête de mon authenticité et tenter de l’écrire lisiblement.


JV : Comment doit-on comprendre le titre de ton installation : Peu importe le lieu, importe le rythme ? Cela veut-il dire que le contexte dans lequel on créé, le contexte d’émergence de l’œuvre, n’a aucun impact sur les impulsions ? 

Peu importe le lieu, importe le rythme, 2010
Installation multimédia -  Photo : © J. Valton
JÉRÉMIE PAUL : Peu importe le lieu, importe le rythme est le début d’une série d’installations visant à questionner le rythme à travers différents lieux. L’idée est de privilégier la notion de rythme avant celle de figure, sans doute plus picturale, de construire une structure sur le son avant de chercher l’image. Je cherche à transcender le contexte, et peut-être, à le modifier en lui donnant une autre impulsion.


JV : Dans ta pièce, il y a une dimension sonore effective (bruit de l’eau sur le métal, tintement des céramiques, vibrato du carillon, ronflement des ventilateurs) qui renvoie tant à la musique savante, à l’univers du jazz avec la figure de John Coltrane ou du pianiste Errol Garner, qu’aux sources des musiques extra occidentales. Il y a aussi la musicalité des diverses langues (Anglais, Français, Allemand) que tu mets en présence dans les dessins à l’encre accrochés aux parois de l’estrade. Dans cette installation, mais aussi dans d’autres pièces qui la précèdent, pourquoi la musique est-elle au cœur de ton dispositif ?    
   
JÉRÉMIE PAUL : Le geste musical est plus fort que la parole même. Par exemple, dans le jazz, les mélodies peuvent traduire un sentiment de fraîcheur, ou de mélancolie qui ne saurait se traduire en mots. Quand John Coltrane interprète « Olé », je ressens une telle énergie, tant d’enthousiasme ! Ou bien parlons de Magic Malik, un flûtiste né en Côte d’Ivoire et qui a passé son enfance en Guadeloupe où il s’est initié à la musique.

Je pense à son Album « 69 96 ». Il y prononce à peine les mots, mais son chant allié à son jeu de flûte est comme une complainte, un râle, une caresse mélancolique.

La notion d’abstraction est selon moi indissociable de la musique, c’est par le biais de cette dernière que j’ai compris la place de l’abstraction dans l’art. L’abstraction m’apparaît comme un jeu sensible, où la fréquence et l’intensité de l’utilisation de signes sont au centre. Dans mes installations, les kwi en céramique sont perçus comme des réceptacles, quel que soit le lieu où je les montre, et cela, en dépit de ce qu’ils peuvent évoquer singulièrement en Guadeloupe. On peut dire que leur forme laisse une liberté de projection. Construire à partir du son, c’est utiliser des signes comme réceptacles de tonalités qui deviennent compréhensibles, du moins audibles.


Errol Garner, 2010
Encre sur papier - Photo : © J. Valton
Comme je te le disais, il faut distinguer espace sonore et espace musical, le premier étant plus brut, plus globalisant alors que le second est plus classique, renvoyant à l’orchestration. Ma pratique sonore n’est pas étrangère à ma pratique musicale. Elle s’est développée en même temps que mon travail de peinture et d’installation et s’est renforcée sous l’influence de l’artiste sonore Pascal Broccolichi à la Villa Arson.

Si je ne joue pas de la musique dans mes installations, j’utilise la musicalité. Je fais attention à ‘‘l’image’’ projetée par un son dans l’esprit du spectateur. On pourrait parler de paysage sonore. Dans l’installation de l’Artchipel en Guadeloupe, des gouttes d’eau tombent d’un bidon posé en hauteur, sur une grande lame de métal (une amplitude de 2m de long qui correspond aussi à la hauteur totale du dispositif). Les dimensions de cette lame ne donnent pas un meilleur son, mais son impact visuel est important. Dans une performance réalisée au MAM de St. Étienne, je lisais un long poème écrit en anglais, français et espagnol en cherchant à jouer avec la tonalité des langues, je terminais en jouant de l’harmonica.

 
Peu importe le lieu, importe le rythme, 2010
Installation multimédia -  Vidéo : © J. Valton



JV : Une figure de l’olympisme apparaît dans les dessins de ton installation. Tommie Smith s’est doublement illustré avec John Carlos lors de la finale légendaire du 200 m aux jeux de Mexico en 1968. L’image de ces deux Afro américains, 1er et 3ème de la course, bras levés et poings gantés de noir dénonçant audacieusement la ségrégation qui frappait les Noirs des États-Unis appartient à l’histoire. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette image n’a rien d’exotique dans le contexte français. A Pointe-à-Pitre, un an avant leur geste, des gendarmes mobiles tirent sur des manifestants désarmés. Un massacre qui aurait fait plus de 80 morts et sur lequel toute la lumière n’est pas faite à ce jour.  

JÉRÉMIE PAUL : Cette image forte et l’attitude adoptée par les deux athlètes américains, levant leur poing en signe de protestation, reste un geste majeur même pour ma génération qui n’a pas vécu cet évènement.

Ce geste, dont l’impact cristallisé dans la photographie, me touche et m’inspire. Ce message d’espoir et de liberté qui tient d’une manière d’équilibre entre politique, sport et chorégraphie, prend à mes yeux la forme d’un geste artistique.

Les chaussures de femmes que je leur mets rend leur image ambiguë et troublante. Elle déplace ainsi la lutte des minorités ethniques pour faire écho aux luttes des autres minorités féministes, gays, lesbiennes, ... Je pense au travail d’Isaac Julien[1] qui homosexualise le "black is beautiful" dans son film de 1987 : This is not an AIDS advertisement.

Mister Carlos, 2010
Aquarelle / Papier,  28,5 cm x 38 cm - Photo : © J. Valton

JV : On a pu voir ces dernières années beaucoup de jeunes artistes investir le dessin pour le mettre au centre de leur production. Tu accordes une place privilégiée à cette pratique dans ton travail sans doute autant qu'à la peinture ?

JÉRÉMIE PAUL : Lors du projet de La Ramée je n'avais passé que peu de temps à Leipzig et je me rendais compte que ma peinture avait besoin d'une structure narrative plus affirmée. Je me suis remis à dessiner à l'encre de Chine sur du papier japonais pour déployer mon geste dans l'espace graphique. Cette phase en noir et blanc a duré quasiment un an. Puis, je suis passé à l'aquarelle qui est plus proche de la peinture. Ca me permet tout à la fois de travailler le modelé des formes, de faire progresser mon geste graphique et de varier la gamme chromatique.
Ma peinture est chargée de cette qualité graphique acquise par ma pratique du dessin mais ouvre également sur d'autres questionnements de recouvrement, de brillance, de matière, de temporalité du geste.



Jérémie Paul : Die Sorbetiere, 2010
(détail de l'installation - Photo : © J. Valton)




  
JV : Les Caraïbes, l’Afrique, l’Occident sont inscrits dans ton parcours de vie. Est-ce important pour toi que ton travail soit poreux à la diversité de ces influences ?

JÉRÉMIE PAUL : Mon travail puise dans des références et des sources très diverses. Il y a la musique des stilldrums de Trinidad et celle des flûtes en céramique mexicaines, le surréalisme de Duchamp, l’eau qui coule d’un bidon en plastique dans une maison en Tanzanie, les tissus imprimés de Zanzibar… j’écris dans différentes langues, sans les connaître toutes, mais avec le désir de toucher le plus grand nombre. J’ai en tête ce mot d’Édouard Glissant :

« Considérer le maximum de possibilités envisageables. »


  © Jocelyn Valton, 2010 - 2013

Expositions :

       2004    
       Cash – Villa Arson, Nice avec Antonio Avila – Performance musicale et poétique

       2006    
       Faites attention au contour – Galerie Expérimentale, Nice

2007    
Madame Pervenche – Galerie Expérimentale, Nice
2009    
Travaux en cours / en cours de travaux – Musée d’art moderne de Saint-Étienne Métropole
Santé ! – Galeries d’art contemporain de la ville de Nice (Galerie de la Marine ; Galerie a)

2010
Résidence d’artiste – La Ramée, Ste-Rose ; Conseil Général de Guadeloupe
Herrellà – Fort Fleur d’Épée, Guadeloupe
Peu importe le lieu, importe le rythme – L’Artchipel, Scène Nationale Guadeloupe
Schfenster // LINDENOW # 5 – Kaufhaus Held Lindenow, Leipzig ; Installation vidéo


JOCELYN VALTON est critique d’art membre de l’AICA. Après des études de psychologie qu’il interrompt en licence pour s'adonner à la photographie, il étudie l’art à la Sorbonne. Photographie, art contemporain et arts de l’Afrique subsaharienne sont alors ses centres d’intérêt qui le mèneront au Sénégal pour un voyage de fin d’études. Depuis 1992 il est retourné en Guadeloupe où il est né. Il y enseigne et s’intéresse aux signes d’émergence de l’art comme geste questionnant dans la région des Caraïbes. Ses publications récentes traitent de sujets qui mêlent social, politique et art comme prolongement de la vie.


(1) - Isaac Julien est un artiste vidéaste né à Londres, d’origine afro-caribéenne dont les parents sont originaires de l'île de Sainte-Lucie.

Alors que nous réalisions cet entretien, Edouard Glissant, dont les écrits occupent une place importante pour Jérémie Paul et moi même, quittait ce monde. Edouard Glissant est Martiniquais. Prenant le relais d’une autre grande figure de la littérature enfantée par la Caraïbe, son compatriote Aimé Césaire, il s’est distingué dès 1958 avec La Lézarde (prix Renaudot) ; Malemort, 1975 ; Le Discours Antillais, 1981 ; Traité du Tout-Monde, 1997 ; Poétique de la relation, 1999 … Sa pensée est celle d’un monde en cours de créolisation, un monde dont les peuples des Caraïbes sont une préfiguration. 

Cet entretien, réalisé pour répondre à une commande du Conseil Général de Guadeloupe pour un catalogue qui devait accompagner la résidence d'artiste de Jérémie PAUL à L'habitation La Ramée, ne fut jamais publié.