Translate

2/18/2014

"RÉSISTANCES" Exposition Firmin-Ano - plasiticien / J. Valton - critique d'art


RÉSISTANCES
Présences Marronnes

Eddy FIRMIN-ANO - Jocelyn VALTON
Musée Schœlcher, P-à-P
31 janv. - 30 mai 2014


Accepter une participation au cycle d'expositions "Carte Blanche" au musée Schœlcher de Pointe-à-Pitre, impliquait selon moi de questionner à la fois le lieu même dédié à ce personnage de l'histoire de France et des Caraïbes, et le discours officiel promoteur, dès 1848, du « mythe schœlchérien ». Un angle d'approche qui entrait en résonnance avec le projet de Firmin-Ano se proposant de le nommer Résistances. C'est sous ces hospices que débuta notre collaboration pour cette quatrième édition dans le cénotaphe de la rue Peynier, premier musée construit en Guadeloupe.

Un musée créé en 1887, que l'on a peine à classer aujourd'hui compte tenu de la nature de sa collection. Ni histoire, ni ethnographie, ni sciences, ni musée d'art. Si bien qu'il fallait se poser la question de notre présence en ce lieu sachant que "Carte Blanche" demande aux artistes invités d'interagir avec les pièces de cette collection. Un ensemble hétéroclite d'objets collectés par Victor Schœlcher qui en fit don en 1883 pour constituer le fonds du musée dédié à sa mémoire. Quelques plâtres, copies de statues antiques grecques et romaines, des fers, entraves et carcans d'esclaves, un couteau de marron, une machette, des porcelaines issues de la fabrique de son père, quelques gravures et documents d'époque... De quoi entretenir la flamme de la reconnaissance des Antilles au "libérateur".

L'Histoire vaudrait-elle plus qu'un stérile élevage de poussière si nous n'étions capables de la décrypter, d'en élucider le sens, d'en faire une source de lumière qui éclaire le présent ? La promulgation du décret d'abolition du 27 avril 1848, signé en France par les membres du gouvernement provisoire, fut sans doute le point culminant de l'engagement abolitionniste de V. Schœlcher. Le décret fait de lui le personnage tout désigné pour incarner la figure du "libérateur" en pièce maîtresse du discours officiel post-esclavagiste. Une aubaine pour l'ancienne métropole négrière, nouvelle république désireuse de s'offrir la virginité d'une nation "généreuse" concédant la liberté à ses esclaves des Antilles et autres possessions d'Afrique, de Guyane et de l'Océan Indien. Une manière habile de reprendre l'avantage avant que la révolte générale qui menace alors d'éclater à tout moment, n'embrase les îles et ne fasse perdre à jamais les colonies dans le sillage de Saint-Domingue. En juillet 1935 en Guadeloupe, Jeune Jean-Louis dans un « Hommage à Schœlcher » commémorant sa naissance, l'élève au rang « d'Apôtre » pour qui la « Race Noire » devrait avoir une « pieuse reconnaissance ». Il parle de sa « mémoire sacrée » et de « religion nouvelle Schœlchérienne », terminant son discours en « louant Schœlcher comme un Dieu » ! Point d'église, mais un musée de Pointe-à-Pitre porte son nom, ainsi que des écoles, des rues et des places aux Antilles, en Guyane et dans l'Hexagone. Une bibliothèque à Fort-de-France et une commune entière à la Martinique où une des sculptures à son effigie fut défigurée en septembre 2013. Dernière résistance en date à la perpétuation du mythe...

En outre, il fallait effacer des tables de l'histoire que le groupe dominé des esclaves originaires d'Afrique opposa, dès l'origine, diverses formes de résistances qui finirent par ruiner le système, conduisant inexorablement aux abolitions successives dans tout l'arc des Caraïbes-Amériques. Depuis Saint-Domingue (Haïti) en 1793, jusqu'aux colonies britanniques en 1838, 17 pays au moins ont déjà aboli l'esclavage avant la rédaction du décret français de 1848 : Costa Rica, Honduras, Panama, Belize, Salvador, Guatemala, Bolivie, Mexique, Uruguay, Nicaragua, Antigue, Jamaïque, Trinidad & Tobago, Barbade, Grenade et même Le Cap en Afrique du Sud. Avec une place singulière dans cette chronologie pour la colonie française de Saint-Domingue. Le soulèvement généralisé des esclaves de l'île sous l'autorité de Boukman, dès 1791 après la Cérémonie de Bois Caïman[1], conduira le 4 février 1794 au vote de la Convention confirmant l'abolition (proclamée en 1793) sur toute l'île de St-Domingue.

1802. Arrestation et déportation de Toussaint Louverture au Fort de Joux dans le Jura. Cet ancien esclave de St-Domingue, devenu fameux chef de guerre et rival de Napoléon Bonaparte y mourra en 1803. Cela n'empêchera pas les esclaves emmenés par Jean-Jacques Dessalines de battre les armées napoléoniennes conduites par le général Leclerc (beau-frère de Napoléon Bonaparte qui y perdra la vie) et de créer la première République noire du monde au cœur des Caraïbes-Amériques. En Guadeloupe, après la défaite de Louis Delgrès au Matouba et les exécutions massives perpétrées par le général Antoine Richepance, c'est le retour à l'ordre ancien sur ordre de Napoléon Bonaparte rétablissant l'esclavage jusqu'en 1848. La Martinique, qui n'a pas connu l'épisode abolitionniste de 1794, car se plaçant sous protectorat britannique, ne connaîtra jamais d'interruption au régime esclavagiste, contrairement à la Guadeloupe. Cette différence de trajectoire aura des conséquences qui pèsent encore sur le présent des deux îles, sur les imaginaires et les représentations, mais aussi en termes d'hégémonie durable de la plantocratie. 

1er janvier 1804, l'indépendance d'Haïti (ex St-Domingue) est proclamée ! Un grand coup de tonnerre dans cette région du monde qui provoquera d'irréversibles changements de portée universelle. L'armée napoléonienne, alors la plus puissante du monde a été battue par des esclaves noirs, moins considérés que du bétail. Une humiliation qui signe la perte de la colonie la plus riche et la plus prestigieuse, la "Perle des Antilles". Mais au delà, une épine au pied de la domination esclavagiste et un exemple qui fera désormais peser la lourde menace d'une contagion redoutée par les lointaines métropoles et les planteurs. C'est aussi l'année de naissance de V. Schœlcher qui mourra en 1893.

Des dates qui éclairent autrement la portée de l'action de l'abolitionniste et le mythe du "libérateur", 1848 se révélant une échéance tardive (jusqu'à 54 ans d'écart) quand on la compare à toutes ces abolitions et à l'échec de 1794. Après un voyage dans les Caraïbes en 1828-1830 où Schœlcher est envoyé par son père pour vendre de la porcelaine fabriquée dans l'entreprise familiale, il est confronté à l'inhumanité du système plantationnaire. Avec un second séjour en l840-1841, il devient un des principaux acteurs du mouvement abolitionniste ce qui lui vaudra d'être nommé Président de la commission chargée de rédiger le décret d'abolition de 1848. Si son article 1 décrète : « L'esclavage sera entièrement aboli dans toutes les colonies et possessions françaises », son article 5, cédant au lobby des planteurs, ajoutera : « L'Assemblée nationale réglera la quotité de l'indemnité qui devra être accordée aux colons ». Ce n'est pas la moindre des contradictions qui renvoie les esclaves libérés à leur condition initiale de « biens meubles » dont la perte implique dédommagement. D'autant que la masse des esclaves ne recevra aucune compensation après des siècles d'exploitation inhumaine. Voilà les nouveaux travailleurs jetés en pâture aux nouveaux capitalistes, libres mais nus, car aucune réforme foncière en leur faveur n'est engagée.

L'image fabriquée de Schœlcher sera habilement utilisée par la propagande coloniale post-abolitionniste pour occulter et jeter dans l'oubli celle des esclaves, rebelles et marrons dont la fuite est stratégie de survie et résistance. Stratégie qui constitue un perpétuel défi aux fondations même du système de plantation qui la réprime avec une rare brutalité, surtout lorsqu'il s'agit de grand marronnage (de longue durée). L'article 38 du Code Noir (Jean-Baptiste Colbert pour Louis XIV) est éloquent :

« L'esclave fugitif (...) aura les oreilles coupées, et sera marqué d'une fleur de lys sur une épaule, et s'il récidive (...) aura le jarret coupé[2] et sera marqué d'une fleur de lys sur l'autre épaule, et la troisième fois il sera puni de mort. »
Pour terroriser les nègres, de cruels sévices, mutilations et supplices sont exécutés devant les "ateliers" des habitations au complet, ou en place publique. En novembre 1680, il existera même en Guadeloupe, un projet d'ordonnance pour la castration des fugitifs... Le grand marronnage, qui implique une organisation dans des camps fameux comme celui des Mondongues venant d'Afrique Centrale, les Kellers aux Deux Mamelles, une partie très boisée de la Guadeloupe, est la hantise des planteurs. Les origines de cette communauté marronne se confondraient avec « l'introduction des Africains aux Antilles » ou du moins le début du XVIIIe siècle, suite au naufrage d'un bateau négrier sur la côte sous-le-vent de l'île. Entre 1840 et 1848 on trouve encore trace de l'existence du camp des Kellers de « nation portugaise ». Martial, leur chef y est décrit comme étant d'une « énergie de caractère, d'une force musculaire remarquables », qualifié de « sanguinaire » et « despotique ». Traits souvent prêtés par les esclavagistes aux chefs Marrons, afin de mieux les discréditer. Les archives mentionnent la forte organisation politique et économique de cette communauté vue comme « une petite république indépendante ». Il faut par ailleurs souligner la nature protéiforme de la résistance des esclaves. Violente, spectaculaire ou plus diffuse (révoltes, marronnages, vol, empoisonnement des planteurs et du bétail, suicides et infanticides, incendies des "Habitations", ralentissement du travail des ateliers, groupes d'entre-aide en "nations", "sociétés" ou "convois"...).

Cette résistance constante a fait des esclaves eux-mêmes les premiers de tous les abolitionnistes. Durant la dernière décennie 1830-1840, précédant l'abolition, le désir de liberté est à son comble. Les tensions raciales sont exacerbées et les incidents violents, entre « libres de couleur » et Blancs, se multiplient. Le 22 mai 1848, la révolte des ateliers à Saint-Pierre fait 35 morts, suite à l'emprisonnement de l'esclave Romain qui refusait de cesser de battre du tambour bèlè, pour donner au reste de l'atelier, le rythme au travail du grajé mannyòk[3] sur l'Habitation Duchamps. Elle est suivie de troubles en Guadeloupe. Des faits qui obligent les gouverneurs des deux îles (le 23 mai en Martinique et le 27 mai en Guadeloupe) à prendre d'urgence des arrêtés locaux pour abolir l'esclavage, et cela, avant même que l'existence du décret du 27 avril ne soit connue aux Antilles. Membres de la commission dirigée par V. Schœlcher, Auguste Perrinon et Alexandre Gatine, commissaires généraux porteurs du décret pour les deux îles, ne feront donc qu'entériner une situation de fait. Et nul décret ne saurait enlever aux esclaves cette victoire ainsi que le voudrait le cynisme du gouverneur Layrle s'adressant aux « cultivateurs esclaves » en Guadeloupe le 4 avril 1848 :

« Au temps de vos pères, la République existait en France. Elle proclama la liberté sans indemniser les maîtres, sans organiser le travail. Elle pensait que les esclaves auraient compris qu'ils devaient travailler et s'abstenir de tout désordre. Mais ayant abandonné le travail, ils devinrent plus malheureux de jour en jour et forcèrent la République à vous remettre en esclavage. Voilà pourquoi vous êtes encore esclaves ! (...) La liberté va venir ! Courage mes enfants, vous la méritez. Ce sont vos maîtres qui l'ont demandée pour vous. »

Voilà brossée la toile de fond historique qu'éclairent les pièces en résine de Firmin - Ano, comme inversion de la sémantique de l'opération "Carte Blanche" du musée, nouvelle cartographie mentale ou stratégie artistique dessinée face à un traumatisme collectif qui n'a jamais été traité en tant que tel. Outre la production de textes administratifs et "d'Histoire", les discours abolitionniste et post-abolitionniste ont déployé un véritable arsenal (y compris artistique) doté d'une abondante imagerie. Peintures et gravures de Nègres présentés en génuflexion devant le "libérateur", postures subalternes imposant le récit d'une liberté concédée, non pas gagnée de haute lutte, alors même que « l'émancipation immédiate » fut la dernière carte à jouer après quatre siècles d'esclavagisme d'une suprématie blanche. Ainsi, la portée de l'action abolitionniste de Victor Schœlcher n'a-t-elle pas été surestimée à des fins politiques ? Cette surestimation ne devait-elle pas empêcher, et pour longtemps, la reconnaissance de l'action des esclaves comme principaux acteurs de leur liberté ? Alors que l'Histoire des Caraïbes, de la traite négrière et de l'esclavage transatlantique s'ouvre à de nouvelles recherches, et que dans les prochains mois le musée Schœlcher de Pointe-à-Pitre entrera dans une phase de travaux d'agrandissement, ces questions sont versées au débat.






Marguerite Syamour-Gagneur,
                                               La Liberté délivrant l'esclave de ses chaînes, 1904 - Bronze
                                                       Plaque provenant du monument de 1913 dédié à V. Schœlcher, et
                                                                     situé à Basse-Terre où l'acte d'émancipation fut proclamé le 27 mai 1848.
Collection Musée Schœlcher








                               Médaillon abolitionniste portant l'inscription :
                            «Ne suis-je pas un homme ? Un frère ?»,
                  Manufacture royale de Sèvres, 1789


Carcans et fouets ont disparu, pratiques barbares et mauvais traitements n'ont plus cours, dès lors, comment identifier pour les combattre, les nouvelles formes de domination qui s'exercent sur des hommes réputés libres ? Dans quelle mesure l'art peut-il être un recours dans les stratégies d'élucidation ou de résistance contre ces dernières ? C'est à de tels questionnements que l'exposition veut convier les regardeurs, l'art refusant de n'être ici que spectacle rétinien. Face à l'hégémonie des discours dominants, s'impose à nous la nécessité de produire des contre-discours comme s'y attachent depuis la fin des années 1970, les auteurs de la pensée postcoloniale tels Edward Saïd ou Stuart Hall.

Face à cette entreprise de domestication des imaginaires, il faut invalider les représentations négatives imposées par l'Occident aux groupes subalternes, carcans mentaux qui les enferment et les stigmatisent. Ce que les groupes dominés pourraient appeler une « dé-définition », devrait être le prélude à la création de ces contre-discours, rendant possibles redéfinition et reconstruction. Résister, produire et diffuser du savoir, la connaissance précise et l'analyse des faits, afin de donner du sens à l'opacité de notre époque, lorsque tout semble encore enfoui sous la dalle d'un silence honteux.

Comme un éclectique touche-à-tout qui ne veut privilégier aucun médium, Firmin-Ano va des dispositifs installatoires à la peinture sur toile ou in situ en milieu urbain (série des cases abandonnées, couvertes de motifs peints, 2013), en passant par le livre d'artiste avec dessins et excursion poétique (Lélévation, 2003), ou encore une série de céramiques (Terra incognita, 2006). Comme une volonté de pratiquer l'art de l'escarmouche, toujours en mobilité afin de se trouver là où il n'est pas attendu. Pour le musée Schœlcher, il a installé au milieu des objets de la collection, une série de sculptures faites de boyau de porc et de résine selon la technique du moulage et irradiant une lumière colorée qui rappelle l'installation avec les plots luminescents de Lélévation (présente au Pavillon International du Morne Rouge, BIAC Martinique, déc.-jan. 2014).

Du boyau de porc... Un matériau pas innocent, qui veut évoquer la peau humaine dont chacun sait que le pourcentage de mélanine, signant les multiples métissages consentis ou non, est au centre de l'histoire de l'archipel et de la construction bancale de l'identité des différents groupes humains qui y cohabitent. La question des identités se redéfinissant au contact des autres, donc toujours dynamiques, jamais monolithiques, étant selon nous, une des questions centrales. Non pas que nous ne sachions pas nous situer, perdus selon certains, dans les incertitudes d'une prétendue "quête identitaire", mais bien du fait qu'à l'identité « racine unique » des colonisateurs nous opposions une forme d'identité en perpétuelle mutation, lisible dans les mouvements littéraires des Caraïbes (Négritude d'Aimé Césaire, Antillanité d'Edouard Glissant, Créolité de Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, Créolisation d'Edouard Glissant...). Nous voilà donc en présence d'un boyau qui, sortant de l'intérieur, devient peau. Des viscères, du « colon de cochon »... Selon Firmin-Ano, dont l'humour aussi fait matériau, on pourrait évoquer une « poétique de la digestion », l'espace colonial pouvant s'identifier à des territoires avalés. La merde alors produite, permettant la floraison du nouveau, « aussi beau que des épinards ayant poussé en pareil terreau » (pour paraphraser le dire créole). Ici, une floraison de fleurs de lys infamantes dont on marquait les fugitifs, est figée dans les fines épaisseurs du matériau-boyau dont est faite une tête de cochon accrochée à la cimaise, telle un trophée de chasse fixé sur une lunette de W-C ! 


                                                                                                  © Photo : Daniel Dabriou
 
Cochon de colon - Colon de cochon
Mixed media : résine, boyau de porc, papier toilette, LED

Après l'affiche géante du marron qui répond à la monumentalité du buste en pierre de V. Schœlcher situé dans la cour extérieure du musée (ses 2,70 m de haut en font le plus grand de l'île), la pièce la plus imposante est une sculpture en forme de cochon aux courbes étranges et exagérément allongées. Mais « Ceci n'est pas un cochon ! » aurait dit René Magritte. On pense aux surprenants porcs tatoués d'un autre artiste belge Wim Delvoye. D'autres filiations irriguent la réflexion de Firmin-Ano qui entretient la connivence "avec des artistes de la périphérie française" selon ses termes, comme Andreas Dettlof qui travaille en Polynésie (Le colon colonisé - une pièce faite en 2008 à Tahiti, en vessie, bois, polystyrène, encre de Chine). 


                                                                                                           © photo : Daniel Dabriou

Trophée de chiasse : résine, inclusions, boyau de porc, 
lunette de w-c, LED



« (...) Puisque l'on dit cochon marron, pourquoi ne pas dire nègre marron ? » V. Schœlcher : Esclavage et colonisation - origine du terme marron venant de cimarron donné par les Espagnols

La présence couplée de bustes, créatures presque humaines, en contre-point de l'animale présence des cochons, peut se prêter à une analogie avec le Soukounyan (ou Volan) qui est une créature mythique de la tradition orale qu'a également convoquée Ano. Le Soukounyan des contes antillais quitte sa peau dans l'épaisseur noire de la nuit, l'accroche aux branches de l'arbre fromager et la retrouve au petit jour après s'être mofwazé, c'est dire métamorphosé, en oiseau de feu. Les contes aussi nous enseignent, et l'opération semble bien avantageuse dans un univers engendré par la plantation négrière où la peau était (peut encore être) un attribut, ou un stigmate qui détermine une « ligne de couleur » comme un obstacle au mille gradations, ligne frontière entre groupe dominant et groupe dominé. Après avoir traversé les incertitudes et les peurs d'une bien longue nuit, ne serait-il pas venu le temps, pour nous tous, bien au-delà des frontières des îles, de faire peau neuve à l'image du Soukounyan et gagner ainsi le pouvoir d'inventer un autre devenir ?


 
                                                                                                                   © photo : Jocelyn Valton

Co création : Eddy Firmin-Ano / Jocelyn Valton
Résistance Marron d'après une gravure de William Blake,
dominant le buste monumental de V. Schœlcher.
Impression, encre / papier affiche (H : 8 m), 2014


Née d'une observation attentive du site de l'exposition et d'une collaboration étroite visant à réduire stratégiquement la distance artiste - critique, une figure monumentale de marron se dresse, haute d'une dizaine de mètres, d'après une gravure du peintre anglais William Blake dans John-Gabriel Stedman (chasseur de rebelles marrons au Surinam dans les années 1772-76). Dès l'entrée du musée, la monumentalité des deux pièces (la figure du marron et le buste de l'abolitionniste), se répondent. Ajoutons enfin que l'exposition Résistances s'est également placée sous le signe d'une échappée hors du musée. Sortant du strict périmètre de son enceinte pour aller subvertir les espaces extérieurs, jusqu'à essaimer quelques lieux emblématiques de la ville. Une manière de cohérence avec l'esprit de marronnage nécessaire pour combattre les formes modernes de colonisation, d'exploitation et de domination que l'émancipation de 1848 n'aura pas suffit à éradiquer et qui persistent dans les Caraïbes comme ailleurs.

© Jocelyn Valton, AICA - janvier 2014




1 - Entrée dans la légende, la cérémonie vaudou du Bois Caïman eut lieu en 1791. Autour du sacrifice rituel d'un cochon noir, les esclaves prêtèrent serment en préparation de l'insurrection générale de Saint-Domingue.

2 - On coupait non le muscle du mollet, mais le tendon. Une mutilation qui rendait l'esclave boiteux à vie.
3 - Grajé mannyòk : Rapper le manioc était l'une des tâches des ateliers d'esclaves pour fabriquer la farine de manioc, une des bases de leur alimentation sur les habitations. Comme d'autres travaux pénibles, elle se faisait avec des chants pour se donner ardeur et courage. Comme dans la tradition des chants de labour à Marie-Galante. En Guadeloupe, un des sept rythmes du gwoka, la musique traditionnelle aux tambours, est le graj. Le bèlè étant l'équivalent martiniquais du gwoka.




 ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------


EDDY FIRMIN dit Ano est diplômé de l’Ecole Supérieure d’Art du Havre et de l’Institut Régional d'Art Visuel de la Martinique. Il est aujourd’hui doctorant à l’Université du Québec en philosophie de la création. En 2003 il édite aux éditions Ibis Rouge son livre-objet poétique “Lélévation”.
Depuis 2006, avec «Terra Incognita», il a entrepris un cycle international de résidences d'artiste (Japon, Espagne, Zimbabwe, France, Canada). Ses réflexions, pratiques et voyages l'ont amené à s'interroger sur une autre vision du monde, une autre approche des arts visuels que pourraient proposer les Caribéens à l'ère de la deuxième mondialisation, sachant que la première avait lieu dans cette région du monde.


JOCELYN VALTON est critique d’art membre de l’AICA. Depuis 1992, il vit et enseigne en Guadeloupe où il est né. Son travail porte notamment sur les conditions d'émergence de l'art comme geste questionnant dans la région des Caraïbes - Amériques, dans le contexte de la domination coloniale et ses avatars à l'ère de la seconde mondialisation. Ses écrits mêlent social, politique et art comme un prolongement de la vie. Sous le signe de la porosité, il utilise les ressorts de disciplines différentes : histoire, anthropologie, sociologie, psychanalyse, pour tenter de déjouer l'opacité du réel.

Publications récentes :
- « Une voie pour défier l'histoire - Conversation avec Simon Njami », 2012
- « Fétiches Brisés », 1997-2013

Voir : jocelynvalton.blogspot.com







Repères bibliographiques :

- Josette Fallope : Esclaves et Citoyens-Les Noirs à la Guadeloupe au XIXe siècle, Sté d'Histoire de la Guadeloupe, 1992

- Gabriel Debien : Les Esclaves aux Antilles Françaises (XVIIe-XVIIIe siècles), Sté d'Histoire de la Guadeloupe, 2000

- Vincent di Ruggiero : Le marronnage en Guadeloupe à la veille de la Révolution française  de 1789, Bulletin de la Sté d'Histoire de la Guadeloupe n° 116-118, Basse-Terre 1998

- Victor Schœlcher : Esclavage et colonisation, PUF, Paris 2008

- Laënnec Hurbon : Les mystères du vaudou, Gallimard, 1993

- Aimé Césaire : Toussaint Louverture, Présence Africaine, Paris 1981

- Jean Moomou : Les marrons Boni de Guyane - Lutte et survie en logique coloniale (1712-1880), Ibis Rouge, 2013

- Stuart Hall : Identités et Cultures, Editions Amsterdam, Paris 2008

- Edward W. Saïd : L'orientalisme, Seuil, Paris 2003

- Ano : Lélévation-Tohu-bohu poétique d'artiste peintre, Ibis Rouge, 2003

- Jocelyn Valton : « Entretien "Série 9" - Ano, sculptures, peintures, installations », 2012


11/27/2013

FÉTICHES BRISÉS

F  é   t  i  c  h  e  s     B  r  i  s  é  s

Une longue éclipse des arts plastiques dans les Caraïbes



Car la tentative d'approcher une réalité tant de fois occultée
ne s'ordonne pas tout de suite autour d'une série de clartés.
Nous réclamons le droit à l'opacité.

Édouard Glissant
   Le Discours Antillais 
 
 
 
        
Le titre Fétiches Brisés est inspiré du nom de Wounded Knee (genou blessé), le massacre de 300 Natifs américains, femmes, vieillards, enfants sioux lakota, à la mitrailleuse Hotchkiss, perpétré le 29 décembre 1890 dans le Dakota du Sud, par l’armée américaine.

         

    Observons le paysage artistique et culturel de l'archipel de la Guadeloupe, une ancienne colonie esclavagiste des Caraïbes devenue département français. On est inexorablement confronté à une absence de traditions de création plastique contrastant avec l'énergie remarquable déployée dans tous les autres domaines de cette vie sous les tropiques. Absence de traditions qui peut paraître étonnante si l'on pense que l'ancienne puissance coloniale fut longtemps considérée comme "l'universelle patrie des arts". Les œuvres d'art comme objets spécifiques, étant unanimement considérées dans les sociétés modernes comme un véhicule privilégié de culture, leur présence discrète, il y a encore une trentaine d'années en Guadeloupe (comme en Martinique), laissait certains interlocuteurs exprimer des doutes sur l'existence même d'une culture autre, distincte de la culture française et de son projet assimilationniste. Au plus fort de la domination raciale qui bridait l'émergence d'œuvres en tant qu'objets civilisationnels, les cultures populaires stigmatisées et marginalisées (les pratiques magiques, la musique et la danse du gwoka1, le bèlè son équivalent en Martinique...), revêtaient un caractère trop diffus, trop souterrain pour qu'elles puissent être clairement identifiées et revendiquées par tous comme faits de civilisation. Or la création artistique est un des moyens par lequel les communautés humaines tentent de rendre tangible et dynamique leur rapport au monde.

 

A l'inverse de la création musicale foisonnante, tant dans les Amériques noires que dans tout l'arc caribéen, comment expliquer l'émergence relativement lente et tardive des arts plastiques ? Dans une aire culturelle où les situations historiques et socio-économiques ont une base commune, la plupart des pays de la Caraïbe semblent dans ce domaine, dessiner des trajectoires comparables avec des musiques marquées par les traditions orales de leurs cultures d'origines et qui imposent leur forte présence des champs/chants de coton d'Alabama et du Mississippi, aux champs/chants de canne-à-sucre de Marie-Galante en Guadeloupe. Du blues américain aux chants de labour marie-galantais. Dans un contexte où les rapports entre les divers groupes humains portent les stigmates d'une violence extrême, entre colons européens et Africains réduits en esclavage, quels ont pu être les facteurs déterminants dans les processus de création plastique dans les Caraïbes ?

 

Le sceau de l’interdit

 

J'ai tiré d'un passage du Nouveau voyage aux îles de l’Amérique2, ouvrage du Révérend Père Jean Baptiste Labat publié en 1722, quelques éléments de réponse. Retranché derrière le dogme d'une église qui soutient la conquête et justifie l'esclavage, le R.P. Labat, bien qu'il fut curé, n'en affichait pas moins un racisme de bon aloi, en adéquation parfaite avec l'idéologie occidentale dominante. Quoi que ses écrits puissent être considérés comme des documents utiles, les représentations qu’ils véhiculent sont donc entachées de préjugés. Dans le passage qui retient notre attention, il relate les circonstances dans lesquelles, en 1698, surprenant un guérisseur officiant au chevet d'une esclave atteinte d'un mal incurable sur la Plantation de Fonds St-Jacques à Sainte-Marie de la Martinique, il enfonce la porte de la case et met fin au rituel de guérison qui s'y déroule.

 

Après qu'il ordonnât de punir le "sorcier" avec la brutalité réservée sur les Habitations aux Nègres insoumis, lui faisant « distribuer environ trois cens coups de foüet qui l’écorchèrent depuis les épaules jusques aux genoux » sous les yeux des esclaves rassemblés afin que tous assistent au supplice, Labat détruisit une statuette au centre du rituel de guérison avec un acharnement méthodique. Parachevant l'iconoclasme, il brisa l’encensoir ainsi qu'un ensemble d'objets rituels disposés sur un autel : « Un petit marmouset de terre à peu près semblable à celui que j'avois brisé au Macouba, étoit sur un petit siège au milieu de la case ». Le révérend père n’en n'était pas à sa première destruction d'objet rituel, un épisode précédent se soldant par l'exil de l'esclave après sa vente dans une autre île. Le Dominicain s'assura qu’il ne subsistât pas même les restes de la statuette.

 

« A la fin pour leur faire voir que je ne craignois ni le diable ni les sorciers, je crachai sur la figure et la rompis à coups de pied, quoique j'eusse fort envie de la garder, je brisai l'encensoir et tout le reste de l'équipage ; et ayant fait apporter du feu, je fis brûler toutes les guenilles du sorcier ; je fis piler les morceaux de la statüe, et fis jetter les cendres et la poussière dans la rivière. »

 

Ce récit donne également un aperçu du climat de terreur et d'oppression qui redéfinissait les rapports que pouvaient entretenir les Africains réduits en esclavage avec la création plastique dans le contexte plantationnaire.

 

« Je fis mettre le sorcier aux fers après l'avoir fait laver avec une pimentade, c'est-à-dire avec de la saumure dans laquelle on a écrasé du piment et des petits citrons. Cela cause une douleur horrible à ceux que le foüet a écorché (...) Je fis aussi étriller tous ceux qui s'étoient trouvez dans l'assemblée pour leur apprendre à n'être pas si curieux une autre fois ; et quand il fut jour, je fis conduire le Nègre sorcier à son maître à qui j'écrivis (...), fit encore foüetter son sorcier de la belle maniere ».

 

La grande brutalité du châtiment infligé au guérisseur3 rend palpable la puissance de l'interdit que devait braver tout esclave voulant créer dans l'esprit des traditions et des croyances ancestrales. Ce type de rapport marqué du sceau de la prohibition, allait perdurer durant des siècles et, dans une certaine mesure, jusqu’à l'époque contemporaine, car la fin de l'esclavage racialisé dans les Caraïbes ne sonnait pour autant pas le glas des pratiques de ségrégation, de domination et d'exploitation. Le récit renseigne sur les origines d'une longue léthargie et donne des clés permettant de mieux appréhender les difficultés qu'allaient devoir surmonter les Afro-descendants de la Caraïbe pour investir le champ de la création plastique. La production d'objets plastiques dans les diverses cultures d'Afrique subsaharienne excluait l'autonomie et la gratuité du geste esthétique vulgarisées par l'art occidental. Ainsi, l'art de la statuaire se manifestait-il dans le cadre de pratiques cultuelles, et/ou rituelles, les sculptures étant liées à la personne du chef et des hauts personnages de sa cour, ou représentait des figures d'ancêtres tutélaires... Après la disparition des chefferies et de l'art de cour qui leur était attaché, ne pas pouvoir destiner les sculptures aux divinités africaines, à ces figures d'ancêtres protecteurs, signifiait pour les esclaves, la disparition à terme de leurs pratiques plastiques.

 

Il semble aujourd'hui impossible d’identifier avec précision les caractéristiques formelles de cette statuette auréolée de mystère. Une gageure après plusieurs siècles écoulés et la description sommaire du « fétiche » dont Labat a balayé toute trace matérielle. Cette statuette était-elle ouvragée, figurative de type naturaliste ou bien était-elle plutôt de type "expressionniste" ? Impliquait-elle la présence d’autres matériaux : fibres végétales, perles, tissus ? Comportait-elle comme certaines "pièces" africaines, un reliquaire avec cheveux, ongles, ossements…? Quelle divinité, ou ancêtre, était invoqué au cours de ce rituel ? Mais suffit-il de détruire les objets iconiques pour que disparaisse leur transcendance ? En dépit de la destruction de l'artefact, nous disposons de quelques maigres indices. Nous savons que la figurine était en terre, de dimensions assez modestes et était posée sur un petit siège. Nous pouvons dire que l'objet qualifié par Labat de « marmouset » était une figurine votive à laquelle les esclaves demandaient la guérison pour une des leurs à l'article de la mort. Enfin, d’autres objets accompagnaient la figurine en terre : un kwi (demi calebasse servant de récipient) faisant office d’encensoir, un sac et « tout l’attirail » que Labat ne prend pas la peine de décrire le jugeant insignifiant. Le dénigrement perce à travers la terminologie employée, notamment dans le terme « marmouset ». Le mot est issu de l’ancien français marmotte, guenon, et désigne une figurine grotesque. Il faudra attendre la fin du XIXe siècle avec Gauguin, le début du XXe siècle autour de 1907 (l'année du Nu Bleu de Matisse et des Demoiselles d'Avignon de Picasso) et la naissance de ce que les historiens de l'art appelleront "Primitivisme", pour que l'Occident puisse entrevoir, grâce au "goût" de ses artistes en quête de formes nouvelles (Fauves : Vlaminck, Derain, Matisse... ; Cubistes : Braque, Picasso... ; Surréalistes : Éluard, Breton, Ernst...), un autre visage de la beauté dans les productions "extra-occidentales" des peuples océaniens, mélanésiens, ou d'Afrique subsaharienne.

 

Dernier d’Afrique ou Premier d’Amérique ?

 

Ezio Bassani avance qu'au XVIIe siècle, le père Andrea de Pavie séjourne au Congo, en Angola et rapporte à ses supérieurs qu’il a brûlé des centaines de fétiches à l’exception de quatre pièces qu’il ramène à Rome pour les montrer aux cardinaux4. Une pratique courante ainsi que l’indique Raoul Lehuard d'après le témoignage de Jérôme Montesarchio, lui-même missionnaire au Congo : « Je rencontrai beaucoup d’idoles et d’objets superstitieux que je brûlai (…) en particulier, une idole de grande taille chargée d’une grande quantité d’insignes superstitieux. »5 La statuaire africaine est alors considérée comme production profane et séjour des démons. Les créations des peuples natifs des Caraïbes continentales et insulaires subirent un sort comparable. Les trésors de ces civilisations nomades furent en grande partie détruits, à l'instar des chefs-d’œuvre de l’art des Taïnos des Grandes Antilles.6

 

Labat tente bien de réduire à néant l'aura du ‘‘fétiche’’ auquel il est confronté. Voulant détruire son efficacité plastique et symbolique afin qu'il soit rejeté comme un objet dénué de pouvoir protecteur, il s’est employé à ce qu’il n’en restât pas même des cendres. Tout ou presque, dans la relation des faits et sa description très sommaire, pourrait nous faire croire à un objet « in - signifiant », mais une lecture attentive du récit en donne un tout autre éclairage. En un troublant propos qui contredit ce qu'il a jusqu'alors exprimé, Labat confesse : « Je crachai sur la figure et la rompis à coups de pied, quoique j’eusse fort envie de la garder … » (c'est moi qui souligne). La figurine présentée comme une petite chose grotesque, support de croyances sataniques, peut, 300 ans plus tard, être analysée comme une sculpture en terre cuite, inscrite dans une filiation avec la sculpture africaine. Selon Labat, pour la cérémonie, des esclaves venus d'Habitations voisines s'étaient mêlés à ceux de Fonds St-Jacques rassemblés autour du guérisseur, de l’esclave malade et de la statuette. Il raconte : « Je pris le marmouset, l’encensoir, le sac et tout l’attirail (…) je brisai l’encensoir et tout le reste de l’équipage ». La moitié de calebasse faisant office d’encensoir était-elle ornée de gravures rituelles ? Et le sac contenait-il des matières végétales, des onguents, des reliques … ? Et qu’était-ce « l’attirail », « le reste de l’équipage » : les éléments d’un autel, des objets de culte ? Cette cérémonie se déroulant dans la case, était-elle encore un rituel "africain" ou bien était-ce, déjà en 1698, un rituel syncrétique du ‘‘Nouveau Monde’’ à l’image de ceux qui perdurent dans le Candomblé brésilien, le Vaudou haïtien ou la Santeria et autres religions afro-cubaines ? Le créateur de la statuette avait-il été identifié7 ? Était-il un ‘‘spécialiste’’, un sculpteur maîtrisant son art ? Était-ce un esclave africain, un ‘‘Nègre nouveau’’ (qu’on appelait bossale) ou était-il né dans la Caraïbe (un esclave dit créole) ? Quel statut lui attribuaient les autres esclaves ? Autant de questions qui resteront probablement à jamais sans réponses.



                                                         © musée Dapper

          Elegua, Figuration afro-cubaine du dieu des carrefours
                       Ciment, cauris, cire, coupelle, pièces de monnaie,
                                                                        autres composants
                                                                                     H. : 18 cm

Bien que des équivalences formelles avec la statuaire d’une ethnie africaine précise ne puissent être aujourd'hui établies en l'absence d'image ou d'une description plus détaillée, on peut dire que ce ‘‘fétiche’’ était une projection américaine de la statuaire africaine que les artistes des premières avant-gardes européennes ne vont ‘‘découvrir’’ que 200 ans plus tard ! On peut certainement le considérer comme une des premières œuvres afro-caribéennes dont une trace (même non matérielle) nous soit parvenue, un objet de transition, un des premiers objets plastiques des Nouvelles Amériques. J’entends par là non les Amériques de la « rencontre », terme impropre qui évoquerait l’idylle, mais les Amériques du métissage forcé. Si cet objet avait survécu à l'iconoclaste fureur du R.P. Labat et qu’il eut été conservé, il aurait aujourd’hui le statut de véritable trésor muséographique et, pour les Afro-descendants, il aurait de surcroît celui d'objet transitionnel au sens psychanalytique du terme. Objet de substitution permettant de supporter l’angoisse de séparation d’avec la mère (ici l’Afrique) en gardant celle-ci symboliquement présente.

Quel était ce « petit marmouset » ? Présentait-il un intérêt muséographique avant la lettre ? En 1698, il n’y a en France ni musées d’ethnographie (la discipline n'existe pas encore), ni musées des Beaux-Arts. Le Louvre ouvrira en 1793 et le musée ethnographique du Trocadéro verra le jour en 1878. En Guadeloupe, il faudra attendre août 1984 pour que soit inauguré au Moule, le musée Edgar Clerc, premier musée (d'archéologie) de l'île, mais dédié aux vestiges des civilisations amérindiennes insulaires. L'abolitionnisme français ayant mis une chape de plomb sur la mémoire de la traite négrière et de l'esclavage, hormis un petit espace focalisé sur la figure de Victor Schœlcher en "libérateur" providentiel. Bien que Labat en ce XVIIe siècle, ne puisse collecter la statuette pour nul conservateur, ses derniers mots résonnent comme un terrible aveu. Son secret désir de la garder était-il dû à la plasticité de cette petite sculpture ? Une facture grossière, un aspect "non fini", propre à de nombreuses pièces dites "primitives", lui conférait-elle une présence plastique de nature à marquer l'esprit du père dominicain ? Les effigies en terre du dieu des carrefours cubain Elegua, dont on trouve l'origine dans la religion des Yoruba du Nigéria, souvent convoqué dans les peintures de Wifredo Lam, pourraient peut-être avoir quelques traits communs avec la sculpture détruite.

 

C'est un fait connu, Wifredo Lam fut initié aux mystères de la Santéria par Mantonica Wilson sa marraine. Dans de nombreuses toiles du peintre (Le Présent éternel, 1944 - Autel pour Elegua, 1944 - Bélial, empereur des mouches, 1948 - Grande Composition I, 1949 - Rites secrets, 1950 - Immagine N° 1, 1959...) on peut distinguer la tête en forme d'ogive de l'orisha Elegua. Divinité protectrice des Afro-Cubains, elle apparaît en terre ou en ciment, posée dans sa coupelle, les yeux, la bouche matérialisés par des cauris. Les orishas cubains sont les équivalents des loas du Vaudou haïtien, masquant leur identité derrière les noms de Saints catholiques pour tromper les oppresseurs.


                  Wifredo Lam : Bélial Empereur des Mouches, 1948
                                                                    © Adagp, Paris 2013


Dans d'autres toiles comme Les Noces, 1947, la figure des Elegua se confond avec celle des célèbres masques discoïdes et cornus Kplékplé des Baoulés de Côte d'Ivoire. Lam jouant sans doute de l'ambiguïté formelle de cette icône des deux mondes, entre Afrique et Amérique.

 

Au-delà de l'anecdote, ces faits témoignent de l’ampleur et de la brutalité d'un phénomène de destruction à grande échelle, touchant l'Afrique et les Amériques durant plusieurs siècles. Si Gauguin pouvait dire aux artistes de son temps : « Vous trouverez toujours le lait nourricier dans les arts primitifs »8, les contemporains de Labat, dans la droite ligne des conquistadores, avaient la ferme intention de tarir ce « lait nourricier » à sa source. Les esclaves Africains des Caraïbes voyaient ainsi détruit un arrière-pays qui aurait pu devenir un foyer artistique et culturel fécond, mais qui avait le tort de représenter une potentielle menace pour l’ordre esclavagiste. Couper les liens entretenus par les esclaves avec leurs cultures d'origine, où ils avaient le statut d'êtres humains, était une des priorités des colons dans le processus de réification permettant la domination racialisée. Pour casser toute cohésion, les différentes ethnies furent systématiquement mélangées, les langues vernaculaires créolisées, les musiques et les danses prohibées, les cultes interdits, les dieux eux-mêmes humiliés et les fétiches brisés.

 

Dès le XIIe siècle au moins, des objets africains entrèrent dans les collections européennes par le biais du commerce que les marchands hollandais et portugais entretenaient avec l’Afrique subsaharienne. Mais voyageurs, marchands, soldats et missionnaires sélectionnaient des objets caractéristiques, au matériau noble : ivoire, bronze, cuivre, raphia finement tissé, quand ils ne les faisaient pas spécialement fabriquer par de talentueux artistes, tels les ivoires afro-portugais (olifants, cuillères, fourchettes, salières...) dès la fin du XVe siècle. Ces objets que je qualifierai d'inoffensifs, au sens où ils ne dérangent pas la vision européocentriste des Occidentaux, sont regroupés et montrés dans des « cabinets de curiosités » comme des pièces à conviction exhibées dans le grand catalogue du monde que l’Europe s’emploie à dresser.

 

 

Un processus créatif entravé pas anéanti

 

Comparables sur un plan formel et symbolique à celui que nous évoquons ici, d’autres objets connaîtront un sort moins enviable, du fait de leur appartenance à une spiritualité et à des croyances différentes de celles qui ont alors cours en Europe. Ces "fétiches", parfois bardés de lames et de clous, l'abdomen gonflé par une charge magique, suscitant à la fois fascination et répulsion craintive, et dont l'esthétique prend ainsi un caractère subversif. Les sculptures anthropomorphes Nkisi « Nkonde » du Congo et du Zaïre exposées à la fondation Dapper lors de l’exposition Objets interdits (nov. 1989 - avr. 1990, Paris) en sont la parfaite illustration. Répulsion tenace, car l'historien de l'art William Rubin9 parlant du goût des collectionneurs dans les années 1930, évoque leur répugnance pour les masques kifwebe des Songyé du Zaïre, aujourd'hui considérés comme étant parmi les plus beaux.

 

En Occident, le discours critique ne fera son apparition que longtemps après les premiers et désastreux contacts des Européens avec des productions plastiques à l'exact opposé de l'idée de beau que s'étaient forgée les "découvreurs" autoproclamés. Les musées et l'appareil critique occidental n’avaient encore aucune existence, mais l'irruption de ces objets et de leurs créateurs, a d'emblée posé la question de l’altérité, exigeant à la fois une révolution du regard et des réponses éthiques inédites.

 


A la perte irrémédiable d'un objet, précieux à plus d'un titre, il faut ajouter toute sa dimension symbolique, l’inscription au fer rouge d'un interdit de la représentation dans l’inconscient des Afro-caribéens et ses effets inhibiteurs sur les imaginaires. Ce récit rappelle combien tout ce qui émerge des sociétés esclavagistes caribéennes, est soumis au champ de forces des logiques de domination et de réification auxquelles s'opposent des stratégies de résistances qui dans ce contexte, opèrent parfois frontalement, souvent par le "détour" et la ruse10. La culture et l'art, ne peuvent s'y soustraire, ce qui déjoue les fantasmes de pureté et d'innocence qui leur sont parfois attribués. La création plastique dans les Caraïbes fut ainsi considérablement entravée. La soudaine rupture avec des traditions africaines ancestrales de création liées aux chefferies, au pouvoir royal, aux mythes ou aux divinités, hypothéquait de même les possibilités d'appropriation des traditions occidentales de création d’œuvres. On comprend mieux qu'à l'époque contemporaine certains artistes des Caraïbes aient pu être tiraillés entre ces deux principales sphères d’influences culturelles, africaines et européennes. La trajectoire du groupe martiniquais Fwomajé11 (Victor Anicet, Ernest Breleur, Serge Goudin-Thébia, René Louise, Bertin Nivor) est à ce titre, emblématique. Les relations conflictuelles avec ces deux sphères d’influences ne leur permettant pas de s'inscrire dans des filiations artistiques sereinement assumées. Tout rattachement marqué à une sphère plutôt qu’à l’autre pouvait produire un sentiment d’exclusive mal vécu par certains artistes et leurs publics. Ainsi le Martiniquais Ernest Breleur rompit avec une peinture en quête d'une essence originelle et s'ouvrit à une approche plus complexe de l'identité. Dans le réel comme dans les imaginaires, ces deux cultures affichent des intérêts antagonistes, sources de conflits non réglés et dont les enjeux dépassent les territoires assignés à l'art. Un tiraillement dont l'intensité est parfois perceptible dans le travail des plasticiens, singulièrement dans les périodes de forte tension politique et sociale, lorsque les revendications nationalistes ont atteint un paroxysme en Guadeloupe, notamment au cours de la décennie 1970-1980. Une tension présente dans l'œuvre de Michel Rovelas12 qui fait voisiner, dans le même espace géométriquement contraint, tribut à l'Afrique par l'évocation des masques et geste expressionniste abstrait occidental. Depuis lors, d'autres artistes comme Bruno Pedurand explorent la complexité de réponses qui pourraient prendre forme dans une synthèse des pôles qui se tiraillent. La création plastique en Guadeloupe, comme reconquête récente, emprunte quelques passages obligés : appropriation de modèles et référents extérieurs, tâtonnements, redéfinition des contours de l'identité en réponse à l'identité assignée par l'ex (?) puissance coloniale... La formule fameuse de Gauguin : « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » qui prend ici une résonance singulière, se répète en écho. Non pas que ces questions ne trouvent aucunes réponses, mais du fait de la nécessité cruciale de les poser encore pour les générations nouvelles car les réponses sont autant de points cardinaux pour avancer au milieu de l'opacité d'un réel chaotique. « Che Fare ? » (Que faire ?), autre célèbre formule de l'artiste argentin Lucio Fontana. Intellectuels et artistes portant en eux cette inquiétude, accouchent encore des formes en réponses. D’où le défi pour les créateurs de poser dans cet espace des Caraïbes, des gestes artistiques autonomes affirmant une vision autre du monde. L'affirmation d’une singularité collectivement assumée comme synthèse dynamique des composantes, pourrait-elle alors offrir une possibilité d'échapper à cet espace schyzophone13 ?

 

 

             © Jocelyn Valton, Guadeloupe 1997 - 2013

 

 

 

 

1 - Gwoka : Musique jouée aux tambours, chants et danse traditionnels de Guadeloupe qui sont nés durant la période esclavagiste. Sa pratique a longtemps souffert d'ostracisme, d'abord de la part des colons puis des représentants de la petite bourgeoisie de l'île, comme symbole de traditions africaines marginalisées.

 

2 - R.P. Labat (J-Baptiste) : Nouveau voyage aux îles de l’Amérique, Martinique, Courtinaud, 1979, tome I, pp. 247-249. Ce prêtre de l'ordre des Dominicains, propriétaire de Plantations esclavagistes, vécut en Guadeloupe et en Martinique où, témoin oculaire privilégié, il fut l’un des premiers chroniqueurs de la vie dans les Caraïbes. Inventeur de procédés nouveaux pour distiller le rhum et raffiner le sucre, un rhum fabriqué à l'île de Marie-Galante porte encore son nom. Labat est loin d'avoir l'envergure de Bartolomé de Las Casas, autre Dominicain célèbre pour avoir été le premier défenseur des peuples natifs des Caraïbes-Amériques lors de la Controverse de Valladolid où il plaide pour que l'on reconnaisse leur humanité. En 1522, ce dernier écrit la Très brève relation de la destruction des Indes (dont je recommande la lecture), un réquisitoire qui décrit les atrocités auxquelles se livraient les Espagnols en Amérique du Sud et dans la Caraïbe, au nom du Christ et pour l'appât de l'or. 

 

3 - L'ordonnance royale du 15 oct. 1786 qui prévoit de fortes amendes contre les excès des maîtres, relève pourtant à 50 le nombre de coups de fouet, autrefois fixé à 29, pour la fustigation des esclaves. D'après Josette Fallope : "Esclaves et citoyens - Les Noirs à la Guadeloupe au XIXe siècle" ; Basse-Terre, Société d'Histoire de la Gpe, 1992, p. 219

 

4 - Entretien avec Ezio Bassani cité par Laurence Husson, Objets interdits ; Dapper, Paris, p. 24, note n° 5. Pour les travaux d'Ezio Bassani, se reporter à : Œuvre d’art et objets africains dans l’Europe du XVIIe siècle - ouverture sur l’art africain. De même, selon William Rubin : "La destruction des "idoles païennes" était systématique, même s'il y a eu quelques autodafés cérémoniels (...). Quand les missionnaires sauvaient des objets, c'était en général pour montrer à leurs compatriotes, exemples à l'appui, quelles horribles superstitions ils avaient exterminées." in : Le primitivisme dans l'art du 20° siècle, Paris, Flammarion, 1987, p. 77.

 

5 - Raoul Lehuard : "Fétiches à clous du Bas-Zaïre" in : Arts d’Afrique Noire, 1980, cité par C. Falgayrettes, Objets interdits ; Paris, Ed. Dapper, 1989, p. 33.

 

6 - J. Kerchache (dir.) : L’art Taïno ; catalogue de l’exposition du Petit Palais, Paris, 1994.

 

7 - La "condition inhumaine" dans laquelle étaient enfermés les esclaves Noirs des Amériques par leurs maîtres, explique pourquoi Labat ne fait aucune allusion au créateur de la statuette dans son récit. Il s'inscrit en cela dans une longue tradition de "non attribution" liée aux œuvres d'art extra-occidental nommé au gré des époques : art exotique, art des sauvages, art Nègre, art primitif, art premier, sans jamais extirper totalement ce je ne sais quoi de relent raciste. Notons que si la cote d'une œuvre d'art occidentale est liée à l'identité et à la notoriété de son auteur, à l'inverse pour l'art extra-occidental, et singulièrement l'art africain ancien, on s'accommode aisément d'œuvres "intemporelles" aux créateurs non identifiés et au statut mal défini. (Je remplace l'expression convenue "art non-occidental", de mon point de vue trop centrée, en creux, sur l'Occident, par "art extra-occidental", voulant se situer dans un Ailleurs décentré).

 

8 - W. Rubin (dir.), Kirk Varnedoe : Le primitivisme dans l'art du 20e siècle, Paris, Flammarion, 1987, p. 208

 

9 - W. Rubin (dir.) : Le primitivisme dans l'art du 20e siècle, Paris, Flammarion, 1987, p. 17 : "Mais ces masques n'ont pas intéressé la plupart des collectionneurs avant 1950. En fait, au moment où ils sont devenus relativement nombreux sur le marché parisien, à la fin des années trente, ils ont suscité une certaine répugnance".

 

10 - L'écrivain martiniquais Edouard Glissant parle du Détour comme stratégie de ruse et de camouflage déployée par le groupe subordonné face à un impossible Retour. Ruse ultime d'une "population transbordée" aux prises avec une domination occultée. Le Discours Antillais, Paris, Seuil, 1981.

 

11 - Fwomajé (le fromager est un arbre est l'arbre aux esprits des contes antillais) est un groupe créé en 1984 par quelques plasticiens martiniquais qui tentent de développer une nouvelle esthétique à partir de l'apport des cultures originelles. Chacun explore une direction : l'apport de l’Afrique, des marrons de Guyane, des Amérindiens...

 

12 - Né en 1939, Michel Rovelas a dirigé une école d'art au milieu des années 1990 au Lamentin. Il est considéré comme l'artiste emblématique de la peinture moderne en Guadeloupe.

 

13 - Le mot renvoie à schizophrène / aphone, un néologisme qui évoque l'œuvre de l'écrivain haïtien Frankétienne : L'oiseau schizophone, Paris, Jean-Michel Place, 1998

 


Illustrations / liens Internet :


- RMN / Art afro-portugais - Olifant :
http://www.photo.rmn.fr/cf/htm/CSearchZ.aspx?o=&Total=54&FP=52796745&E=2K1KTSJLWQEJQ&SID=2K1KTSJLWQEJQ&New=T&Pic=52&SubE=2C6NU071U6LR


Remerciements :

Kanelle Valton pour ses relectures.
Eskil Lam, Erwan Dianteil et le musée Dapper pour les reproductions d'œuvres.