F é t i c h e s B r i s é s
Une longue éclipse des arts plastiques
dans les Caraïbes
Car
la tentative d'approcher une réalité tant de fois occultée
ne
s'ordonne pas tout de suite autour d'une série de clartés.
Nous
réclamons le droit à l'opacité.
Édouard Glissant
Le Discours Antillais
Le
titre Fétiches
Brisés est inspiré du nom de Wounded Knee (genou blessé), le
massacre de 300 Natifs américains, femmes, vieillards, enfants sioux lakota, à la
mitrailleuse Hotchkiss, perpétré le 29 décembre 1890 dans le Dakota du Sud, par l’armée
américaine.
Observons le paysage
artistique et culturel de l'archipel de la Guadeloupe, une ancienne colonie
esclavagiste des Caraïbes devenue département français. On est inexorablement
confronté à une absence de traditions de création plastique contrastant avec
l'énergie remarquable déployée dans tous les autres domaines de cette vie sous
les tropiques. Absence de traditions qui peut paraître étonnante si l'on pense
que l'ancienne puissance coloniale fut longtemps considérée comme
"l'universelle patrie des arts". Les œuvres d'art comme objets
spécifiques, étant unanimement considérées dans les sociétés modernes comme un
véhicule privilégié de culture, leur présence discrète, il y a encore une
trentaine d'années en Guadeloupe (comme en Martinique), laissait certains
interlocuteurs exprimer des doutes sur l'existence même d'une culture autre,
distincte de la culture française et de son projet assimilationniste. Au plus
fort de la domination raciale qui bridait l'émergence d'œuvres en tant
qu'objets civilisationnels, les cultures populaires stigmatisées et
marginalisées (les pratiques magiques, la musique et la danse du gwoka1,
le bèlè son équivalent en Martinique...), revêtaient un caractère
trop diffus, trop souterrain pour qu'elles puissent être clairement identifiées
et revendiquées par tous comme faits de civilisation. Or la création artistique
est un des moyens par lequel les communautés humaines tentent de rendre tangible
et dynamique leur rapport au monde.
A
l'inverse de la création musicale foisonnante, tant dans les Amériques noires
que dans tout l'arc caribéen, comment expliquer l'émergence relativement lente
et tardive des arts plastiques ? Dans une aire culturelle où les situations
historiques et socio-économiques ont une base commune, la plupart des pays de
la Caraïbe semblent dans ce domaine, dessiner des trajectoires comparables avec
des musiques marquées par les traditions orales de leurs cultures d'origines et
qui imposent leur forte présence des champs/chants de coton d'Alabama et du
Mississippi, aux champs/chants de canne-à-sucre de Marie-Galante en Guadeloupe.
Du blues américain aux chants de labour marie-galantais. Dans un
contexte où les rapports entre les divers groupes humains portent les stigmates
d'une violence extrême, entre colons européens et Africains réduits en
esclavage, quels ont pu être les facteurs déterminants dans les processus de
création plastique dans les Caraïbes ?
Le sceau de l’interdit
J'ai tiré
d'un passage du Nouveau voyage aux îles de l’Amérique2,
ouvrage du Révérend Père Jean Baptiste Labat publié en 1722, quelques éléments
de réponse. Retranché derrière le dogme d'une église qui soutient la conquête
et justifie l'esclavage, le R.P. Labat, bien qu'il fut curé, n'en affichait pas
moins un racisme de bon aloi, en adéquation parfaite avec l'idéologie
occidentale dominante. Quoi que ses écrits puissent être considérés comme des
documents utiles, les représentations qu’ils véhiculent sont donc entachées de
préjugés. Dans le passage qui retient notre attention, il relate les
circonstances dans lesquelles, en 1698, surprenant un guérisseur officiant au
chevet d'une esclave atteinte d'un mal incurable sur la Plantation de Fonds
St-Jacques à Sainte-Marie de la Martinique, il enfonce la porte de la case et
met fin au rituel de guérison qui s'y déroule.
Après
qu'il ordonnât de punir le "sorcier" avec la brutalité réservée sur
les Habitations aux Nègres insoumis, lui faisant « distribuer environ
trois cens coups de foüet qui l’écorchèrent depuis les épaules jusques aux
genoux » sous les yeux des esclaves rassemblés afin que tous assistent
au supplice, Labat détruisit une statuette au centre du rituel de guérison avec
un acharnement méthodique. Parachevant l'iconoclasme, il brisa l’encensoir
ainsi qu'un ensemble d'objets rituels disposés sur un autel : « Un petit
marmouset de terre à peu près semblable à celui que j'avois brisé au Macouba,
étoit sur un petit siège au milieu de la case ». Le révérend père n’en
n'était pas à sa première destruction d'objet rituel, un épisode précédent se
soldant par l'exil de l'esclave après sa vente dans une autre île. Le Dominicain
s'assura qu’il ne subsistât pas même les restes de la statuette.
« A la fin pour leur faire voir que je ne craignois ni le diable ni les
sorciers, je crachai sur la figure et la rompis à coups de pied, quoique
j'eusse fort envie de la garder, je brisai l'encensoir et tout le reste de
l'équipage ; et ayant fait apporter du feu, je fis brûler toutes les guenilles
du sorcier ; je fis piler les morceaux de la statüe, et fis jetter les cendres
et la poussière dans la rivière. »
Ce récit
donne également un aperçu du climat de terreur et d'oppression qui
redéfinissait les rapports que pouvaient entretenir les Africains réduits en
esclavage avec la création plastique dans le contexte plantationnaire.
« Je fis mettre le sorcier aux fers après l'avoir fait laver avec une
pimentade, c'est-à-dire avec de la saumure dans laquelle on a écrasé du piment
et des petits citrons. Cela cause une douleur horrible à ceux que le foüet a
écorché (...) Je fis aussi étriller tous ceux qui s'étoient trouvez dans
l'assemblée pour leur apprendre à n'être pas si curieux une autre fois ; et
quand il fut jour, je fis conduire le Nègre sorcier à son maître à qui
j'écrivis (...), fit encore foüetter son sorcier de la belle maniere ».
La grande
brutalité du châtiment infligé au guérisseur3 rend palpable la
puissance de l'interdit que devait braver tout esclave voulant créer dans
l'esprit des traditions et des croyances ancestrales. Ce type de rapport marqué
du sceau de la prohibition, allait perdurer durant des siècles et, dans une
certaine mesure, jusqu’à l'époque contemporaine, car la fin de l'esclavage
racialisé dans les Caraïbes ne sonnait pour autant pas le glas des pratiques de
ségrégation, de domination et d'exploitation. Le récit renseigne sur les
origines d'une longue léthargie et donne des clés permettant de mieux
appréhender les difficultés qu'allaient devoir surmonter les Afro-descendants
de la Caraïbe pour investir le champ de la création plastique. La production
d'objets plastiques dans les diverses cultures d'Afrique subsaharienne excluait
l'autonomie et la gratuité du geste esthétique vulgarisées par l'art
occidental. Ainsi, l'art de la statuaire se manifestait-il dans le cadre de
pratiques cultuelles, et/ou rituelles, les sculptures étant liées à la personne
du chef et des hauts personnages de sa cour, ou représentait des figures
d'ancêtres tutélaires... Après la disparition des chefferies et de l'art de
cour qui leur était attaché, ne pas pouvoir destiner les sculptures aux
divinités africaines, à ces figures d'ancêtres protecteurs, signifiait pour les
esclaves, la disparition à terme de leurs pratiques plastiques.
Il semble
aujourd'hui impossible d’identifier avec précision les caractéristiques
formelles de cette statuette auréolée de mystère. Une gageure après plusieurs
siècles écoulés et la description sommaire du « fétiche » dont Labat
a balayé toute trace matérielle. Cette statuette était-elle
ouvragée, figurative de type naturaliste ou bien était-elle plutôt de type
"expressionniste" ? Impliquait-elle la présence d’autres
matériaux : fibres végétales, perles, tissus ? Comportait-elle comme
certaines "pièces" africaines, un reliquaire avec cheveux, ongles,
ossements…? Quelle divinité, ou ancêtre, était invoqué au cours de ce rituel ?
Mais suffit-il de détruire les objets iconiques pour que disparaisse leur
transcendance ? En dépit de la destruction de l'artefact, nous disposons de
quelques maigres indices. Nous savons que la figurine était en terre, de
dimensions assez modestes et était posée sur un petit siège. Nous pouvons dire
que l'objet qualifié par Labat de « marmouset » était une
figurine votive à laquelle les esclaves demandaient la guérison pour une des leurs à l'article de la mort. Enfin, d’autres
objets accompagnaient la figurine en terre : un kwi (demi calebasse
servant de récipient) faisant office d’encensoir, un sac et « tout
l’attirail » que Labat ne prend pas la peine de décrire le jugeant
insignifiant. Le dénigrement perce à travers la terminologie
employée, notamment dans le terme « marmouset ». Le mot est issu de l’ancien
français marmotte, guenon, et désigne une figurine grotesque. Il faudra
attendre la fin du XIXe siècle avec Gauguin, le début du XXe siècle
autour de 1907 (l'année du Nu Bleu de Matisse et des Demoiselles
d'Avignon de Picasso) et la naissance de ce que les historiens de l'art
appelleront "Primitivisme", pour que l'Occident puisse entrevoir,
grâce au "goût" de ses artistes en quête de formes nouvelles (Fauves
: Vlaminck, Derain, Matisse... ; Cubistes : Braque, Picasso... ; Surréalistes :
Éluard, Breton, Ernst...), un autre visage de la beauté dans les productions
"extra-occidentales" des peuples océaniens, mélanésiens, ou d'Afrique
subsaharienne.
Dernier d’Afrique ou Premier d’Amérique ?
Ezio
Bassani avance qu'au XVIIe siècle, le père Andrea de Pavie séjourne
au Congo, en Angola et rapporte à ses supérieurs qu’il a brûlé des centaines de
fétiches à l’exception de quatre pièces qu’il ramène à Rome pour les montrer
aux cardinaux4. Une pratique courante ainsi que l’indique Raoul
Lehuard d'après le témoignage de Jérôme Montesarchio, lui-même missionnaire au
Congo : « Je rencontrai beaucoup d’idoles et d’objets
superstitieux que je brûlai (…) en particulier, une idole de grande taille
chargée d’une grande quantité d’insignes superstitieux. »5
La statuaire africaine est alors considérée comme production profane et séjour
des démons. Les créations des peuples
natifs des Caraïbes continentales et insulaires
subirent un
sort comparable. Les trésors de ces civilisations nomades furent en grande
partie détruits, à l'instar des chefs-d’œuvre de l’art des Taïnos des
Grandes Antilles.6
Labat
tente bien de réduire à néant l'aura du ‘‘fétiche’’ auquel il est confronté.
Voulant détruire son efficacité plastique et symbolique afin qu'il soit rejeté
comme un objet dénué de pouvoir protecteur, il s’est employé à ce qu’il n’en
restât pas même des cendres. Tout ou presque, dans la relation des faits et sa
description très sommaire, pourrait nous faire croire à un objet « in -
signifiant », mais une lecture attentive du récit en donne un tout autre
éclairage. En un troublant propos qui contredit ce qu'il a jusqu'alors exprimé,
Labat confesse : « Je crachai sur la figure et la rompis à coups de
pied, quoique j’eusse fort envie de la garder … » (c'est moi
qui souligne). La figurine présentée comme une petite chose grotesque, support
de croyances sataniques, peut, 300 ans plus tard, être analysée comme une
sculpture en terre cuite, inscrite dans une filiation avec la sculpture
africaine. Selon Labat, pour la cérémonie, des esclaves venus d'Habitations
voisines s'étaient mêlés à ceux de Fonds St-Jacques rassemblés autour du
guérisseur, de l’esclave malade et de la statuette. Il raconte : « Je
pris le marmouset, l’encensoir, le sac et tout l’attirail (…) je brisai
l’encensoir et tout le reste de l’équipage ». La moitié de calebasse
faisant office d’encensoir était-elle ornée de gravures rituelles ? Et le
sac contenait-il des matières végétales, des onguents, des reliques
… ? Et qu’était-ce « l’attirail », « le reste de
l’équipage » : les éléments d’un autel, des objets de
culte ? Cette cérémonie se déroulant dans la case, était-elle encore un
rituel "africain" ou bien était-ce, déjà en 1698, un rituel
syncrétique du ‘‘Nouveau Monde’’ à l’image de ceux qui perdurent dans le Candomblé
brésilien, le Vaudou haïtien ou la Santeria et autres religions
afro-cubaines ? Le créateur de la statuette avait-il été identifié7
? Était-il un ‘‘spécialiste’’, un sculpteur maîtrisant son art ? Était-ce un
esclave africain, un ‘‘Nègre nouveau’’ (qu’on appelait bossale) ou
était-il né dans la Caraïbe (un esclave dit créole) ? Quel statut lui
attribuaient les autres esclaves ? Autant de questions qui resteront
probablement à jamais sans réponses.

© musée Dapper
Elegua, Figuration
afro-cubaine du dieu des carrefours
Ciment, cauris, cire,
coupelle, pièces de monnaie,
autres composants
H. : 18 cm
Bien que des équivalences formelles avec la
statuaire d’une ethnie africaine précise ne puissent être aujourd'hui établies
en l'absence d'image ou d'une description plus détaillée, on peut dire que ce ‘‘fétiche’’
était une projection américaine de la statuaire africaine que les artistes des
premières avant-gardes européennes ne vont ‘‘découvrir’’ que 200 ans plus tard
! On peut certainement le considérer comme une des premières œuvres
afro-caribéennes dont une trace (même non matérielle) nous soit parvenue, un
objet de transition, un des premiers objets plastiques des Nouvelles Amériques.
J’entends par là non les Amériques de la « rencontre », terme impropre
qui évoquerait l’idylle, mais les Amériques du métissage forcé. Si cet objet
avait survécu à l'iconoclaste fureur du R.P. Labat et qu’il eut été conservé,
il aurait aujourd’hui le statut de véritable trésor muséographique et, pour les
Afro-descendants, il aurait de surcroît celui d'objet transitionnel au sens
psychanalytique du terme. Objet de substitution permettant de supporter
l’angoisse de séparation d’avec la mère (ici l’Afrique) en gardant celle-ci
symboliquement présente.
Quel était
ce « petit marmouset » ? Présentait-il un intérêt
muséographique avant la lettre ? En 1698, il n’y a en France ni musées
d’ethnographie (la discipline n'existe pas encore), ni musées des Beaux-Arts.
Le Louvre ouvrira en 1793 et le musée ethnographique du Trocadéro verra le jour
en 1878. En Guadeloupe, il faudra attendre août 1984 pour que soit inauguré au
Moule, le musée Edgar Clerc, premier musée (d'archéologie) de l'île, mais dédié
aux vestiges des civilisations amérindiennes insulaires. L'abolitionnisme français
ayant mis une chape de plomb sur la mémoire de la traite négrière et de
l'esclavage, hormis un petit espace focalisé sur la figure de Victor Schœlcher
en "libérateur" providentiel. Bien que Labat en ce XVIIe
siècle, ne puisse collecter la statuette pour nul conservateur, ses derniers
mots résonnent comme un terrible aveu. Son secret désir de la garder était-il
dû à la plasticité de cette petite sculpture ? Une facture grossière, un
aspect "non fini", propre à de nombreuses pièces dites "primitives",
lui conférait-elle une présence plastique de nature à marquer l'esprit du père
dominicain ? Les effigies en terre du dieu des carrefours cubain Elegua,
dont on trouve l'origine dans la religion des Yoruba du Nigéria, souvent
convoqué dans les peintures de Wifredo Lam, pourraient peut-être avoir quelques
traits communs avec la sculpture détruite.
C'est
un fait connu, Wifredo Lam fut initié aux mystères de la Santéria par Mantonica
Wilson sa marraine. Dans de nombreuses toiles du peintre (Le Présent
éternel, 1944 - Autel pour Elegua, 1944 - Bélial, empereur des
mouches, 1948 - Grande Composition I, 1949 - Rites secrets, 1950
- Immagine N° 1, 1959...) on peut distinguer la tête en forme d'ogive de
l'orisha Elegua. Divinité protectrice des Afro-Cubains, elle apparaît en
terre ou en ciment, posée dans sa coupelle, les yeux, la bouche matérialisés
par des cauris. Les orishas cubains sont les équivalents des loas du Vaudou
haïtien, masquant leur identité derrière les noms de Saints catholiques pour
tromper les oppresseurs.
Wifredo Lam : Bélial Empereur des Mouches, 1948
©
Adagp, Paris 2013
Dans
d'autres toiles comme Les Noces, 1947, la figure des Elegua se
confond avec celle des célèbres masques discoïdes et cornus Kplékplé des
Baoulés de Côte d'Ivoire. Lam jouant sans doute de l'ambiguïté formelle de
cette icône des deux mondes, entre Afrique et Amérique.
Au-delà de
l'anecdote, ces faits témoignent de l’ampleur et de la brutalité d'un phénomène
de destruction à grande échelle, touchant l'Afrique et les Amériques durant
plusieurs siècles. Si Gauguin pouvait dire aux artistes de son temps :
« Vous trouverez toujours le lait nourricier dans les arts
primitifs »8, les contemporains de Labat, dans la droite ligne
des conquistadores, avaient la ferme intention de tarir ce « lait
nourricier » à sa source. Les esclaves Africains des Caraïbes voyaient
ainsi détruit un arrière-pays qui aurait pu devenir un foyer artistique et
culturel fécond, mais qui avait le tort de représenter une potentielle menace
pour l’ordre esclavagiste. Couper les liens entretenus par les esclaves avec
leurs cultures d'origine, où ils avaient le statut d'êtres humains, était une des
priorités des colons dans le processus de réification permettant la domination
racialisée. Pour casser toute cohésion, les différentes ethnies furent
systématiquement mélangées, les langues vernaculaires créolisées, les musiques
et les danses prohibées, les cultes interdits, les dieux eux-mêmes humiliés et
les fétiches brisés.
Dès le XIIe
siècle au moins, des objets africains entrèrent dans les collections
européennes par le biais du commerce que les marchands hollandais et portugais
entretenaient avec l’Afrique subsaharienne. Mais voyageurs, marchands, soldats
et missionnaires sélectionnaient des objets caractéristiques, au matériau
noble : ivoire, bronze, cuivre, raphia finement tissé, quand ils ne les
faisaient pas spécialement fabriquer par de talentueux artistes, tels les ivoires
afro-portugais (olifants, cuillères, fourchettes, salières...) dès la fin
du XVe siècle. Ces objets que je qualifierai d'inoffensifs, au sens
où ils ne dérangent pas la vision européocentriste des Occidentaux, sont
regroupés et montrés dans des « cabinets de curiosités » comme des
pièces à conviction exhibées dans le grand catalogue du monde que l’Europe
s’emploie à dresser.
Un processus créatif entravé pas anéanti
Comparables
sur un plan formel et symbolique à celui que nous évoquons ici, d’autres objets
connaîtront un sort moins enviable, du fait de leur appartenance à une
spiritualité et à des croyances différentes de celles qui ont alors cours en
Europe. Ces "fétiches", parfois bardés de lames et de clous, l'abdomen
gonflé par une charge magique, suscitant à la fois fascination et répulsion
craintive, et dont l'esthétique prend ainsi un caractère subversif. Les
sculptures anthropomorphes Nkisi « Nkonde » du Congo et du Zaïre
exposées à la fondation Dapper lors de l’exposition Objets interdits (nov.
1989 - avr. 1990, Paris) en sont la parfaite illustration. Répulsion tenace,
car l'historien de l'art William Rubin9 parlant du goût des
collectionneurs dans les années 1930, évoque leur répugnance pour les masques kifwebe
des Songyé du Zaïre, aujourd'hui considérés comme étant parmi les plus beaux.
En
Occident, le discours critique ne fera son apparition que longtemps après les
premiers et désastreux contacts des Européens avec des productions plastiques à
l'exact opposé de l'idée de beau que s'étaient forgée les
"découvreurs" autoproclamés. Les musées et l'appareil critique
occidental n’avaient encore aucune existence, mais l'irruption de ces objets et
de leurs créateurs, a d'emblée posé la question de l’altérité, exigeant à la
fois une révolution du regard et des réponses éthiques inédites.
A la perte
irrémédiable d'un objet, précieux à plus d'un titre, il faut ajouter toute sa
dimension symbolique, l’inscription au fer rouge d'un interdit de la
représentation dans l’inconscient des Afro-caribéens et ses effets inhibiteurs
sur les imaginaires. Ce récit rappelle combien tout ce qui émerge des sociétés
esclavagistes caribéennes, est soumis au champ de forces des logiques de
domination et de réification auxquelles s'opposent des stratégies de
résistances qui dans ce contexte, opèrent parfois frontalement, souvent par le
"détour" et la ruse10. La culture et l'art, ne peuvent s'y
soustraire, ce qui déjoue les fantasmes de pureté et d'innocence qui leur sont
parfois attribués. La création plastique dans les Caraïbes fut ainsi
considérablement entravée. La soudaine rupture avec des traditions africaines
ancestrales de création liées aux chefferies, au pouvoir royal, aux mythes ou
aux divinités, hypothéquait de même les possibilités d'appropriation des
traditions occidentales de création d’œuvres. On comprend mieux qu'à l'époque
contemporaine certains artistes des Caraïbes aient pu être tiraillés entre ces
deux principales sphères d’influences culturelles, africaines et européennes.
La trajectoire du groupe martiniquais Fwomajé11 (Victor
Anicet, Ernest Breleur, Serge Goudin-Thébia, René Louise, Bertin Nivor) est à
ce titre, emblématique. Les relations conflictuelles avec ces deux sphères
d’influences ne leur permettant pas de s'inscrire dans des filiations
artistiques sereinement assumées. Tout rattachement marqué à une sphère plutôt
qu’à l’autre pouvait produire un sentiment d’exclusive mal vécu par certains
artistes et leurs publics. Ainsi le Martiniquais Ernest Breleur rompit avec une
peinture en quête d'une essence originelle et s'ouvrit à une approche plus
complexe de l'identité. Dans le réel comme dans les imaginaires, ces deux
cultures affichent des intérêts antagonistes, sources de conflits non réglés et
dont les enjeux dépassent les territoires assignés à l'art. Un tiraillement
dont l'intensité est parfois perceptible dans le travail des plasticiens,
singulièrement dans les périodes de forte tension politique et sociale, lorsque
les revendications nationalistes ont atteint un paroxysme en Guadeloupe,
notamment au cours de la décennie 1970-1980. Une tension présente dans l'œuvre
de Michel Rovelas12 qui fait voisiner, dans le même espace
géométriquement contraint, tribut à l'Afrique par l'évocation des masques et
geste expressionniste abstrait occidental. Depuis lors, d'autres artistes comme
Bruno Pedurand explorent la complexité de réponses qui pourraient prendre forme
dans une synthèse des pôles qui se tiraillent. La création plastique en
Guadeloupe, comme reconquête récente, emprunte quelques passages obligés :
appropriation de modèles et référents extérieurs, tâtonnements, redéfinition
des contours de l'identité en réponse à l'identité assignée par l'ex (?)
puissance coloniale... La formule fameuse de Gauguin : « D’où venons-nous ?
Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » qui prend ici une résonance singulière, se répète en écho. Non pas que ces questions ne
trouvent aucunes réponses, mais du fait de la nécessité cruciale de les poser
encore pour les générations nouvelles car les réponses sont autant de points
cardinaux pour avancer au milieu de l'opacité d'un réel chaotique. « Che
Fare ? » (Que faire ?), autre célèbre formule de l'artiste argentin
Lucio Fontana. Intellectuels et artistes portant en eux cette inquiétude, accouchent
encore des formes en réponses. D’où le défi pour les créateurs de poser dans
cet espace des Caraïbes, des gestes artistiques autonomes affirmant une vision
autre du monde. L'affirmation d’une singularité collectivement assumée comme
synthèse dynamique des composantes, pourrait-elle alors offrir une possibilité
d'échapper à cet espace schyzophone13 ?
©
Jocelyn Valton, Guadeloupe 1997 - 2013
1 - Gwoka : Musique jouée aux tambours, chants et danse
traditionnels de Guadeloupe qui sont nés durant la période esclavagiste. Sa
pratique a longtemps souffert d'ostracisme, d'abord de la part des colons puis
des représentants de la petite bourgeoisie de l'île, comme symbole de
traditions africaines marginalisées.
2 - R.P. Labat (J-Baptiste) : Nouveau voyage aux îles de l’Amérique,
Martinique, Courtinaud, 1979, tome I, pp. 247-249. Ce prêtre de l'ordre des
Dominicains, propriétaire de Plantations esclavagistes, vécut en Guadeloupe et
en Martinique où, témoin oculaire privilégié, il fut l’un des premiers
chroniqueurs de la vie dans les Caraïbes. Inventeur de procédés nouveaux pour
distiller le rhum et raffiner le sucre, un rhum fabriqué à l'île de
Marie-Galante porte encore son nom. Labat est loin d'avoir l'envergure de
Bartolomé de Las Casas, autre Dominicain célèbre pour avoir été le premier
défenseur des peuples natifs des Caraïbes-Amériques lors de la Controverse de Valladolid où il
plaide pour que l'on reconnaisse leur humanité. En 1522, ce dernier écrit la Très
brève relation de la destruction des Indes (dont je recommande la lecture),
un réquisitoire qui décrit les atrocités auxquelles se livraient les Espagnols
en Amérique du Sud et dans la Caraïbe, au nom du Christ et pour l'appât de
l'or.
3 - L'ordonnance royale du 15 oct. 1786 qui
prévoit de fortes amendes contre les excès des maîtres, relève pourtant à 50 le
nombre de coups de fouet, autrefois fixé à 29, pour la fustigation des
esclaves. D'après Josette Fallope
: "Esclaves et citoyens - Les Noirs
à la Guadeloupe au XIXe siècle" ; Basse-Terre, Société
d'Histoire de la Gpe, 1992, p. 219
4 - Entretien avec Ezio Bassani cité par Laurence Husson, Objets
interdits ; Dapper, Paris, p. 24, note n° 5. Pour les travaux d'Ezio
Bassani, se reporter à : Œuvre d’art et objets africains dans l’Europe du
XVIIe siècle - ouverture sur l’art africain. De même, selon William Rubin :
"La destruction des "idoles païennes" était systématique, même
s'il y a eu quelques autodafés cérémoniels (...). Quand les missionnaires
sauvaient des objets, c'était en général pour montrer à leurs compatriotes,
exemples à l'appui, quelles horribles superstitions ils avaient exterminées."
in : Le primitivisme dans l'art du 20° siècle, Paris, Flammarion, 1987,
p. 77.
5 - Raoul Lehuard : "Fétiches à clous du Bas-Zaïre" in : Arts
d’Afrique Noire, 1980, cité par C. Falgayrettes, Objets interdits ;
Paris, Ed. Dapper, 1989, p. 33.
6 - J. Kerchache (dir.) : L’art Taïno ; catalogue de
l’exposition du Petit Palais, Paris, 1994.
7 - La "condition inhumaine" dans laquelle étaient enfermés les
esclaves Noirs des Amériques par leurs maîtres, explique pourquoi Labat ne fait
aucune allusion au créateur de la statuette dans son récit. Il s'inscrit en
cela dans une longue tradition de "non attribution" liée aux œuvres
d'art extra-occidental nommé au gré des époques : art exotique,
art des sauvages, art Nègre, art primitif, art premier, sans jamais extirper
totalement ce je ne sais quoi de relent raciste. Notons que si la cote
d'une œuvre d'art occidentale est liée à l'identité et à la notoriété de son
auteur, à l'inverse pour l'art extra-occidental, et singulièrement l'art
africain ancien, on s'accommode aisément d'œuvres "intemporelles" aux
créateurs non identifiés et au statut mal défini. (Je remplace l'expression
convenue "art non-occidental", de mon point de vue trop centrée, en
creux, sur l'Occident, par "art extra-occidental", voulant se situer
dans un Ailleurs décentré).
8 - W. Rubin (dir.), Kirk Varnedoe : Le primitivisme dans l'art du 20e siècle,
Paris, Flammarion, 1987, p. 208
9 - W. Rubin (dir.) : Le primitivisme dans l'art du 20e siècle,
Paris, Flammarion, 1987, p. 17 : "Mais ces masques n'ont pas intéressé la
plupart des collectionneurs avant 1950. En fait, au moment où ils sont devenus
relativement nombreux sur le marché parisien, à la fin des années trente, ils
ont suscité une certaine répugnance".
10 - L'écrivain martiniquais Edouard Glissant parle du Détour comme
stratégie de ruse et de camouflage déployée par le groupe subordonné face à un
impossible Retour. Ruse ultime d'une "population transbordée"
aux prises avec une domination occultée. Le Discours Antillais, Paris,
Seuil, 1981.
11 - Fwomajé (le fromager est un arbre est l'arbre aux esprits des
contes antillais) est un groupe créé en 1984 par quelques plasticiens
martiniquais qui tentent de développer une nouvelle esthétique à partir de
l'apport des cultures originelles. Chacun explore une direction : l'apport de l’Afrique,
des marrons de Guyane, des Amérindiens...
12 - Né en 1939, Michel Rovelas a dirigé une école d'art au milieu des
années 1990 au Lamentin. Il est considéré comme l'artiste emblématique de la
peinture moderne en Guadeloupe.
13 - Le mot renvoie à schizophrène / aphone, un néologisme qui évoque
l'œuvre de l'écrivain haïtien Frankétienne : L'oiseau schizophone,
Paris, Jean-Michel Place, 1998
Illustrations
/ liens Internet :
- RMN / Art afro-portugais -
Olifant :
http://www.photo.rmn.fr/cf/htm/CSearchZ.aspx?o=&Total=54&FP=52796745&E=2K1KTSJLWQEJQ&SID=2K1KTSJLWQEJQ&New=T&Pic=52&SubE=2C6NU071U6LR
Remerciements
:
Kanelle Valton pour ses relectures.
Eskil Lam, Erwan Dianteil et le musée Dapper pour les reproductions d'œuvres.