RÉSISTANCES
Présences Marronnes
Eddy FIRMIN-ANO - Jocelyn VALTON
31 janv. - 30 mai 2014
Accepter
une participation au cycle d'expositions "Carte Blanche" au musée Schœlcher de Pointe-à-Pitre,
impliquait selon moi de questionner à la fois le lieu même dédié à ce personnage
de l'histoire de France et des Caraïbes, et le discours officiel promoteur, dès
1848, du « mythe schœlchérien ».
Un angle d'approche qui entrait en résonnance avec le projet de Firmin-Ano se
proposant de le nommer Résistances. C'est
sous ces hospices que débuta notre collaboration pour cette quatrième édition dans
le cénotaphe de la rue Peynier, premier musée construit en Guadeloupe.
Un
musée créé en 1887, que l'on a peine
à classer aujourd'hui compte tenu de la nature de sa collection. Ni histoire,
ni ethnographie, ni sciences, ni musée d'art. Si bien qu'il fallait se poser la
question de notre présence en ce lieu sachant que "Carte Blanche" demande aux artistes invités d'interagir avec
les pièces de cette collection. Un ensemble hétéroclite d'objets collectés par
Victor Schœlcher qui en fit don en 1883
pour constituer le fonds du musée dédié à sa mémoire. Quelques plâtres, copies
de statues antiques grecques et romaines, des fers, entraves et carcans
d'esclaves, un couteau de marron, une machette, des porcelaines issues de la
fabrique de son père, quelques gravures et documents d'époque... De quoi
entretenir la flamme de la reconnaissance des Antilles au "libérateur".
L'Histoire
vaudrait-elle plus qu'un stérile élevage de poussière si nous n'étions capables
de la décrypter, d'en élucider le sens, d'en faire une source de lumière qui
éclaire le présent ? La promulgation du décret
d'abolition du 27 avril 1848,
signé en France par les membres du gouvernement provisoire, fut sans doute le
point culminant de l'engagement abolitionniste de V. Schœlcher. Le décret fait
de lui le personnage tout désigné pour incarner la figure du
"libérateur" en pièce maîtresse du discours officiel post-esclavagiste.
Une aubaine pour l'ancienne métropole négrière, nouvelle république désireuse
de s'offrir la virginité d'une nation "généreuse" concédant la
liberté à ses esclaves des Antilles et autres possessions d'Afrique, de Guyane
et de l'Océan Indien. Une manière habile de reprendre l'avantage avant que la révolte
générale qui menace alors d'éclater à tout moment, n'embrase les îles et ne
fasse perdre à jamais les colonies dans le sillage de Saint-Domingue. En
juillet 1935 en Guadeloupe, Jeune Jean-Louis dans un « Hommage à Schœlcher »
commémorant sa naissance, l'élève au rang « d'Apôtre » pour qui la « Race
Noire » devrait avoir une « pieuse reconnaissance ». Il parle de
sa « mémoire sacrée » et de « religion nouvelle Schœlchérienne »,
terminant son discours en « louant Schœlcher comme un Dieu » ! Point
d'église, mais un musée de Pointe-à-Pitre porte son nom, ainsi que des écoles,
des rues et des places aux Antilles, en Guyane et dans l'Hexagone. Une
bibliothèque à Fort-de-France et une commune entière à la Martinique où une des
sculptures à son effigie fut défigurée en septembre 2013. Dernière résistance en
date à la perpétuation du mythe...
En
outre, il fallait effacer des tables de l'histoire que le groupe dominé des
esclaves originaires d'Afrique opposa, dès l'origine, diverses formes de
résistances qui finirent par ruiner le système, conduisant inexorablement aux
abolitions successives dans tout l'arc des Caraïbes-Amériques. Depuis
Saint-Domingue (Haïti) en 1793, jusqu'aux
colonies britanniques en 1838, 17
pays au moins ont déjà aboli l'esclavage avant la rédaction du décret français de
1848 : Costa Rica, Honduras, Panama, Belize, Salvador, Guatemala, Bolivie,
Mexique, Uruguay, Nicaragua, Antigue, Jamaïque, Trinidad & Tobago, Barbade,
Grenade et même Le Cap en Afrique du Sud. Avec une place singulière dans cette
chronologie pour la colonie française de Saint-Domingue. Le soulèvement
généralisé des esclaves de l'île sous l'autorité de Boukman, dès 1791 après la Cérémonie de Bois Caïman[1],
conduira le 4 février 1794 au vote de la Convention
confirmant l'abolition (proclamée en 1793)
sur toute l'île de St-Domingue.
1802. Arrestation et déportation de
Toussaint Louverture au Fort de Joux
dans le Jura. Cet ancien esclave de St-Domingue, devenu fameux chef de guerre
et rival de Napoléon Bonaparte y mourra en 1803. Cela n'empêchera pas les
esclaves emmenés par Jean-Jacques Dessalines de battre les armées
napoléoniennes conduites par le général Leclerc (beau-frère de Napoléon
Bonaparte qui y perdra la vie) et de créer la première République noire du
monde au cœur des Caraïbes-Amériques. En Guadeloupe, après la défaite de Louis
Delgrès au Matouba et les exécutions massives perpétrées par le général Antoine
Richepance, c'est le retour à l'ordre ancien sur ordre de Napoléon Bonaparte
rétablissant l'esclavage jusqu'en 1848. La Martinique, qui n'a pas connu
l'épisode abolitionniste de 1794, car se plaçant sous protectorat britannique, ne connaîtra jamais d'interruption au régime esclavagiste,
contrairement à la Guadeloupe. Cette différence de trajectoire aura des conséquences
qui pèsent encore sur le présent des deux îles, sur les imaginaires et les
représentations, mais aussi en termes d'hégémonie durable de la
plantocratie.
1er
janvier 1804, l'indépendance
d'Haïti (ex St-Domingue) est proclamée ! Un grand coup de tonnerre dans cette
région du monde qui provoquera d'irréversibles changements de portée
universelle. L'armée napoléonienne, alors la plus puissante du monde a été
battue par des esclaves noirs, moins considérés que du bétail. Une humiliation qui
signe la perte de la colonie la plus riche et la plus prestigieuse, la "Perle
des Antilles". Mais au delà, une épine au pied de la domination
esclavagiste et un exemple qui fera désormais peser la lourde menace d'une
contagion redoutée par les lointaines métropoles et les planteurs. C'est aussi
l'année de naissance de V. Schœlcher qui mourra en 1893.
Des
dates qui éclairent autrement la portée de l'action de l'abolitionniste et le
mythe du "libérateur", 1848 se révélant une échéance tardive (jusqu'à
54 ans d'écart) quand on la compare à toutes ces abolitions et à l'échec de
1794. Après un voyage dans les Caraïbes en 1828-1830 où Schœlcher est envoyé
par son père pour vendre de la porcelaine fabriquée dans l'entreprise
familiale, il est confronté à l'inhumanité du système plantationnaire. Avec un
second séjour en l840-1841, il devient un des principaux acteurs du mouvement
abolitionniste ce qui lui vaudra d'être nommé Président de la commission
chargée de rédiger le décret d'abolition de 1848. Si son article 1 décrète : « L'esclavage sera entièrement aboli dans
toutes les colonies et possessions françaises », son article 5, cédant
au lobby des planteurs, ajoutera : « L'Assemblée nationale réglera la
quotité de l'indemnité qui devra être accordée aux colons ». Ce
n'est pas la moindre des contradictions qui renvoie les esclaves libérés à leur
condition initiale de « biens meubles » dont la perte implique
dédommagement. D'autant que la masse des esclaves ne recevra aucune
compensation après des siècles d'exploitation inhumaine. Voilà les nouveaux
travailleurs jetés en pâture aux nouveaux capitalistes, libres mais nus, car
aucune réforme foncière en leur faveur n'est engagée.
L'image
fabriquée de Schœlcher sera habilement utilisée par la propagande coloniale post-abolitionniste
pour occulter et jeter dans l'oubli celle des esclaves, rebelles et marrons dont la fuite est stratégie de
survie et résistance. Stratégie qui constitue un perpétuel défi aux fondations même
du système de plantation qui la réprime avec une rare brutalité, surtout
lorsqu'il s'agit de grand marronnage (de
longue durée). L'article
38 du Code Noir
(Jean-Baptiste Colbert pour Louis XIV) est éloquent :
« L'esclave fugitif (...) aura les oreilles coupées, et
sera marqué d'une fleur de lys sur une épaule, et s'il récidive (...) aura le
jarret coupé[2]
et sera marqué d'une fleur de lys sur l'autre épaule, et la troisième fois il
sera puni de mort. »
Pour
terroriser les nègres, de cruels sévices, mutilations et supplices sont exécutés
devant les "ateliers" des habitations au complet, ou en place
publique. En novembre
1680, il existera même en
Guadeloupe, un projet d'ordonnance pour la castration des fugitifs... Le grand
marronnage, qui implique une organisation dans des camps fameux comme celui des
Mondongues venant d'Afrique Centrale, les Kellers aux Deux Mamelles, une
partie très boisée de la Guadeloupe, est la hantise des planteurs. Les origines
de cette communauté marronne se confondraient avec « l'introduction des
Africains aux Antilles » ou du moins le début du XVIIIe siècle,
suite au naufrage d'un bateau négrier sur la côte sous-le-vent de l'île. Entre
1840 et 1848 on trouve encore trace de l'existence du camp des Kellers de « nation portugaise ».
Martial, leur chef y est décrit comme étant d'une « énergie de caractère,
d'une force musculaire remarquables », qualifié de « sanguinaire »
et « despotique ». Traits souvent prêtés par les esclavagistes aux
chefs Marrons, afin de mieux les discréditer. Les archives mentionnent la forte
organisation politique et économique de cette communauté vue comme « une
petite république indépendante ». Il faut par ailleurs souligner la nature
protéiforme de la résistance des esclaves. Violente, spectaculaire ou plus
diffuse (révoltes, marronnages, vol, empoisonnement des planteurs et du bétail,
suicides et infanticides, incendies des "Habitations", ralentissement
du travail des ateliers, groupes d'entre-aide en "nations",
"sociétés" ou "convois"...).
Cette
résistance constante a fait des esclaves eux-mêmes les premiers de tous les abolitionnistes.
Durant la dernière décennie 1830-1840, précédant l'abolition, le désir de
liberté est à son comble. Les tensions raciales sont exacerbées et les incidents
violents, entre « libres de couleur » et Blancs, se multiplient. Le 22 mai 1848, la révolte des ateliers à
Saint-Pierre fait 35 morts, suite à l'emprisonnement de l'esclave Romain qui
refusait de cesser de battre du tambour bèlè,
pour donner au reste de l'atelier, le rythme au travail du grajé mannyòk[3]
sur l'Habitation Duchamps. Elle est suivie de troubles en Guadeloupe. Des
faits qui obligent les gouverneurs des deux îles (le 23 mai en Martinique et le
27 mai en Guadeloupe) à prendre d'urgence des arrêtés locaux pour abolir
l'esclavage, et cela, avant même que l'existence du décret du 27 avril ne soit
connue aux Antilles. Membres de la commission dirigée par V. Schœlcher, Auguste
Perrinon et Alexandre Gatine, commissaires généraux porteurs du décret pour les
deux îles, ne feront donc qu'entériner une situation de fait. Et nul décret ne
saurait enlever aux esclaves cette victoire ainsi que le voudrait le cynisme du
gouverneur Layrle s'adressant aux « cultivateurs esclaves » en
Guadeloupe le 4 avril 1848 :
« Au
temps de vos pères, la République existait en France. Elle proclama la liberté
sans indemniser les maîtres, sans organiser le travail. Elle pensait que les
esclaves auraient compris qu'ils devaient travailler et s'abstenir de tout
désordre. Mais ayant abandonné le travail, ils devinrent plus malheureux de
jour en jour et forcèrent la République à vous remettre en esclavage. Voilà
pourquoi vous êtes encore esclaves ! (...) La liberté va venir ! Courage mes
enfants, vous la méritez. Ce sont vos maîtres qui l'ont demandée pour vous. »
Voilà brossée la toile de
fond historique qu'éclairent les pièces en résine de Firmin - Ano, comme
inversion de la sémantique de l'opération "Carte Blanche" du musée,
nouvelle cartographie mentale ou stratégie artistique dessinée face à un
traumatisme collectif qui n'a jamais été traité en tant que tel. Outre la
production de textes administratifs et "d'Histoire", les discours abolitionniste
et post-abolitionniste ont déployé un véritable arsenal (y compris artistique)
doté d'une abondante imagerie. Peintures et gravures de Nègres présentés en
génuflexion devant le "libérateur", postures subalternes imposant le
récit d'une liberté concédée, non pas gagnée de haute lutte, alors même que « l'émancipation
immédiate » fut la dernière carte à jouer après quatre siècles
d'esclavagisme d'une suprématie blanche. Ainsi, la portée de l'action abolitionniste
de Victor Schœlcher n'a-t-elle pas été surestimée à des fins politiques ? Cette
surestimation ne devait-elle
pas empêcher, et pour longtemps, la reconnaissance de
l'action des esclaves comme principaux acteurs de leur liberté ? Alors que l'Histoire
des Caraïbes, de la traite négrière et de l'esclavage transatlantique s'ouvre à
de nouvelles recherches, et que dans les prochains mois le musée Schœlcher de
Pointe-à-Pitre entrera dans une phase de travaux d'agrandissement, ces
questions sont versées au débat.
Marguerite Syamour-Gagneur,
La Liberté délivrant l'esclave de ses
chaînes, 1904 - Bronze
Plaque provenant du monument de 1913
dédié à V. Schœlcher, et
situé à Basse-Terre où l'acte d'émancipation fut proclamé le 27 mai
1848.
Collection Musée Schœlcher
Collection Musée Schœlcher
Médaillon
abolitionniste portant l'inscription :
«Ne
suis-je pas un homme ? Un frère ?»,
Manufacture
royale de Sèvres, 1789
Carcans
et fouets ont disparu, pratiques barbares et mauvais traitements n'ont plus
cours, dès lors, comment identifier pour les combattre, les nouvelles formes de
domination qui s'exercent sur des hommes réputés libres ? Dans quelle mesure
l'art peut-il être un recours dans les stratégies d'élucidation ou de
résistance contre ces dernières ?
C'est à de tels questionnements que l'exposition veut convier les regardeurs,
l'art refusant de n'être ici que spectacle rétinien. Face à l'hégémonie des
discours dominants, s'impose à nous la nécessité de produire des
contre-discours comme s'y attachent depuis la fin des années 1970, les auteurs
de la pensée postcoloniale tels Edward Saïd ou Stuart Hall.
Face à cette entreprise de
domestication des imaginaires, il faut invalider les représentations négatives
imposées par l'Occident aux groupes subalternes, carcans mentaux qui les
enferment et les stigmatisent. Ce que les groupes dominés pourraient appeler
une « dé-définition »,
devrait être le prélude à la création de ces contre-discours, rendant possibles
redéfinition et reconstruction. Résister, produire et diffuser du savoir, la
connaissance précise et l'analyse des faits, afin de donner du sens à l'opacité
de notre époque, lorsque tout semble encore enfoui sous la dalle d'un silence
honteux.
Comme un éclectique
touche-à-tout qui ne veut privilégier aucun médium, Firmin-Ano va des
dispositifs installatoires à la peinture sur toile ou in situ en milieu urbain (série des cases abandonnées, couvertes de motifs peints, 2013), en passant
par le livre d'artiste avec dessins et excursion poétique (Lélévation, 2003), ou encore une série de céramiques (Terra incognita, 2006). Comme une
volonté de pratiquer l'art de l'escarmouche, toujours en mobilité afin de se
trouver là où il n'est pas attendu. Pour le musée Schœlcher, il a installé au
milieu des objets de la collection, une série de sculptures faites de boyau de
porc et de résine selon la technique du moulage et irradiant une lumière
colorée qui rappelle l'installation avec les plots luminescents de Lélévation (présente au Pavillon
International du Morne Rouge, BIAC Martinique, déc.-jan. 2014).
Du boyau de porc... Un
matériau pas innocent, qui veut évoquer la peau humaine dont chacun sait que le
pourcentage de mélanine, signant les multiples métissages consentis ou non, est
au centre de l'histoire de l'archipel et de la construction bancale de
l'identité des différents groupes humains qui y cohabitent. La question des
identités se redéfinissant au contact des autres, donc toujours dynamiques,
jamais monolithiques, étant selon nous, une des questions centrales. Non pas
que nous ne sachions pas nous situer, perdus selon certains, dans les
incertitudes d'une prétendue "quête identitaire", mais bien du fait
qu'à l'identité « racine unique » des colonisateurs nous opposions
une forme d'identité en perpétuelle mutation, lisible dans les mouvements
littéraires des Caraïbes (Négritude
d'Aimé Césaire, Antillanité d'Edouard
Glissant, Créolité de Jean Bernabé,
Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, Créolisation
d'Edouard Glissant...). Nous voilà donc en présence d'un boyau qui, sortant de
l'intérieur, devient peau. Des viscères, du « colon de cochon »...
Selon Firmin-Ano, dont l'humour aussi fait matériau, on pourrait évoquer une « poétique
de la digestion », l'espace colonial pouvant s'identifier à des
territoires avalés. La merde alors produite, permettant la floraison du
nouveau, « aussi beau que des épinards ayant poussé en pareil terreau »
(pour paraphraser le dire créole). Ici, une floraison de fleurs de lys
infamantes dont on marquait les fugitifs, est figée dans les fines épaisseurs
du matériau-boyau dont est faite une tête de cochon accrochée à la cimaise, telle
un trophée de chasse fixé sur une lunette de W-C !
Cochon de colon - Colon de cochon
Mixed media : résine, boyau de porc, papier toilette, LED
Après l'affiche géante du
marron qui répond à la monumentalité du buste en pierre de V. Schœlcher situé
dans la cour extérieure du musée (ses 2,70 m de haut en font le plus grand de
l'île), la pièce la plus imposante est une sculpture en forme de cochon aux
courbes étranges et exagérément allongées. Mais « Ceci n'est pas un cochon
! » aurait dit René Magritte. On pense aux surprenants porcs tatoués d'un
autre artiste belge Wim Delvoye. D'autres filiations irriguent la réflexion de
Firmin-Ano qui entretient la connivence "avec des artistes de la
périphérie française" selon ses termes, comme Andreas Dettlof qui
travaille en Polynésie (Le colon colonisé
- une pièce faite en 2008 à Tahiti, en vessie, bois, polystyrène, encre de
Chine).
© photo : Daniel Dabriou
Trophée de chiasse : résine, inclusions, boyau de porc,
lunette de w-c, LED
« (...) Puisque l'on dit cochon marron, pourquoi ne pas
dire nègre marron ? »
V. Schœlcher : Esclavage et colonisation
- origine du terme marron venant de cimarron donné par les Espagnols
La présence couplée de
bustes, créatures presque humaines, en contre-point de l'animale présence des
cochons, peut se prêter à une analogie avec le Soukounyan (ou Volan) qui
est une créature mythique de la tradition orale qu'a également convoquée Ano.
Le Soukounyan des contes antillais quitte
sa peau dans l'épaisseur noire de la nuit, l'accroche aux branches de l'arbre
fromager et la retrouve au petit jour après s'être mofwazé, c'est dire métamorphosé, en oiseau de feu. Les contes
aussi nous enseignent, et l'opération semble bien avantageuse dans un univers
engendré par la plantation négrière où la peau était (peut encore être) un
attribut, ou un stigmate qui détermine une « ligne de couleur » comme
un obstacle au mille gradations, ligne frontière entre groupe dominant et
groupe dominé. Après avoir traversé les incertitudes et les peurs d'une bien longue
nuit, ne serait-il pas venu le temps, pour nous tous, bien au-delà des
frontières des îles, de faire peau neuve à l'image du Soukounyan et gagner ainsi le pouvoir d'inventer un autre devenir ?
© photo : Jocelyn Valton
© photo : Jocelyn Valton
Co création : Eddy Firmin-Ano / Jocelyn Valton
Résistance Marron d'après une gravure de William Blake,
dominant le buste monumental de V. Schœlcher.
Impression, encre / papier affiche (H : 8 m), 2014
Née d'une observation
attentive du site de l'exposition et d'une collaboration étroite visant à
réduire stratégiquement la distance artiste - critique, une figure monumentale
de marron se dresse, haute d'une dizaine de mètres, d'après une gravure du
peintre anglais William Blake dans John-Gabriel Stedman (chasseur de rebelles
marrons au Surinam dans les années 1772-76). Dès l'entrée du musée, la
monumentalité des deux pièces (la figure du marron et le buste de l'abolitionniste),
se répondent. Ajoutons enfin que l'exposition Résistances s'est également placée sous le signe d'une échappée
hors du musée. Sortant du strict périmètre de son enceinte pour aller subvertir
les espaces extérieurs, jusqu'à essaimer quelques lieux emblématiques de la
ville. Une manière de cohérence avec l'esprit de marronnage nécessaire pour
combattre les formes modernes de colonisation, d'exploitation et de domination
que l'émancipation de 1848 n'aura pas suffit à éradiquer et qui persistent dans
les Caraïbes comme ailleurs.
© Jocelyn Valton, AICA - janvier
2014
1 - Entrée dans la légende, la cérémonie vaudou du Bois Caïman eut lieu en 1791. Autour du
sacrifice rituel d'un cochon noir, les esclaves prêtèrent serment en
préparation de l'insurrection générale de Saint-Domingue.
3 - Grajé mannyòk
: Rapper le manioc était l'une des
tâches des ateliers d'esclaves pour fabriquer la farine de manioc, une des
bases de leur alimentation sur les habitations. Comme d'autres travaux
pénibles, elle se faisait avec des chants pour se donner ardeur et courage.
Comme dans la tradition des chants de labour à Marie-Galante. En Guadeloupe, un
des sept rythmes du gwoka, la musique
traditionnelle aux tambours, est le graj.
Le bèlè étant l'équivalent martiniquais du gwoka.
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EDDY FIRMIN dit Ano est diplômé de l’Ecole
Supérieure d’Art du Havre et de l’Institut Régional d'Art Visuel de la
Martinique. Il est aujourd’hui doctorant à l’Université du Québec en
philosophie de la création. En 2003 il édite aux éditions Ibis Rouge son
livre-objet poétique “Lélévation”.
Depuis 2006, avec «Terra Incognita», il a entrepris un cycle international de résidences d'artiste (Japon, Espagne, Zimbabwe, France, Canada). Ses réflexions, pratiques et voyages l'ont amené à s'interroger sur une autre vision du monde, une autre approche des arts visuels que pourraient proposer les Caribéens à l'ère de la deuxième mondialisation, sachant que la première avait lieu dans cette région du monde.
Depuis 2006, avec «Terra Incognita», il a entrepris un cycle international de résidences d'artiste (Japon, Espagne, Zimbabwe, France, Canada). Ses réflexions, pratiques et voyages l'ont amené à s'interroger sur une autre vision du monde, une autre approche des arts visuels que pourraient proposer les Caribéens à l'ère de la deuxième mondialisation, sachant que la première avait lieu dans cette région du monde.
JOCELYN VALTON est
critique d’art membre de l’AICA. Depuis 1992, il vit et enseigne en Guadeloupe
où il est né. Son travail porte notamment sur les conditions
d'émergence de l'art comme
geste questionnant dans la région des Caraïbes - Amériques, dans le
contexte de la domination coloniale et ses avatars à l'ère de la seconde
mondialisation. Ses écrits
mêlent social, politique et art comme un prolongement de la vie. Sous le
signe de la porosité, il utilise les ressorts de disciplines différentes : histoire,
anthropologie, sociologie, psychanalyse, pour tenter de déjouer l'opacité du
réel.
Publications
récentes :
- « Une voie
pour défier l'histoire - Conversation avec Simon Njami », 2012
- « Fétiches
Brisés », 1997-2013
Voir : jocelynvalton.blogspot.com
Repères bibliographiques :
- Josette Fallope
: Esclaves et Citoyens-Les Noirs à la
Guadeloupe au XIXe siècle, Sté d'Histoire de la Guadeloupe, 1992
- Gabriel Debien
: Les Esclaves aux Antilles Françaises
(XVIIe-XVIIIe siècles), Sté d'Histoire de la
Guadeloupe, 2000
- Vincent di Ruggiero
: Le marronnage en Guadeloupe à la veille
de la Révolution française de 1789, Bulletin
de la Sté d'Histoire de la Guadeloupe n° 116-118, Basse-Terre 1998
- Victor Schœlcher
: Esclavage et colonisation, PUF,
Paris 2008
- Aimé Césaire
: Toussaint Louverture, Présence
Africaine, Paris 1981
- Jean Moomou : Les marrons Boni de
Guyane - Lutte et survie en logique coloniale (1712-1880), Ibis Rouge, 2013
- Stuart Hall
: Identités et Cultures, Editions
Amsterdam, Paris 2008
- Edward W. Saïd
: L'orientalisme, Seuil, Paris 2003
- Ano : Lélévation-Tohu-bohu poétique d'artiste
peintre, Ibis Rouge, 2003
- Jocelyn Valton : « Entretien "Série
9" - Ano, sculptures,
peintures, installations », 2012
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